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Alinska. Première morte amoureuse

[...] toute union qui ne serait pas contractée entre eux ne pourrait être heureuse. Enfin, la fille vierge, fiancée de cette façon, peut soulever la tombe qui la couvre après sa mort, pour tourmenter, en manière de Vampire, le perfide qui l’a abandonnée.

La Vampire ou la Vierge de Hongrie

Oubliée, pour ne pas dire ignorée par certains, La Vampire, ou la vierge de Hongrie est une oeuvre incontournable pour qui prétend étudier la figure du vampire et plus précisément de la femme vampire dans la littérature française.

Erreurs et fausses affirmations

La Morte amoureuse de Théophile Gautier est communément présentée par les spécialistes comme la première morte amoureuse de la littérature française. D’autres, peu nombreux, présentent Lord Ruthwen ou les vampires comme le premier roman français mettant en scène une femme vampire, voire une morte amoureuse.

Ecrit en 1820 par le littérateur Cyprien Bérard qui semble vouloir profiter de la mode naissante, Lord Ruthwen prétendrait être une sorte de réécriture ou de suite du Vampire de Polidori. Le résultat, confus, aux inspirations diverses et à la structure narrative plus que discutable, n’a en réalité pu parvenir jusqu’à nous que grâce aux nombreuses adaptations théâtrales qu’il a inspirées. Et si l’héroïne de Lord Ruthwen est bien la première d’un genre, c’est sans ambiguïté celui de la simple revenante, passive, dénuée de désir, de charisme ou de volonté.1

Quant à la célèbre et très belle nouvelle de Gautier, elle ne saurait, contrairement à ce qui est généralement affirmé, être la première représentation du modèle en France, puisque le texte paraît onze ans après celui de Lamothe-Langon2 - ce texte de Gautier étant lui-même précédé d’un autre texte français, lui aussi oublié, sur lequel nous reviendrons dans un prochain volume.

Première femme vampire et première morte amoureuse

En 1825, soit six ans après la parution du Vampire de Polidori, Lamothe-Langon publie La Vampire, ou la vierge de Hongrie. Fidèle à son genre de prédilection, l’auteur fait évoluer ses personnages dans un cadre qui ne manquera pas de rappeler aux amateurs de romans gothiques quelques titres célèbres parmi lesquels Les Mystères de la forêt d’Ann Radcliffe – une forêt, des spectres et un château en ruines qui remplace ici l’abbaye abandonnée radclifienne.

Auteur prolifique d’ouvrages historiques sur le Moyen-Age, de romans et de biographies, le baron Etienne-Léon de Lamothe-Langon3 a d’une part sombré dans l’oubli, et d’autre part été sali et discrédité par quelques falsifications ou textes prétendument historiques, le plus souvent écrits à la première personne et basés sur des documents qui se sont avérés inventés de toute pièce. Habile et ingénieux faussaire4 on lui doit de célèbres mémoires historiques sur la comtesse du Barry, la duchesse de Berry, Louis xviii, Napoléon, Cambacérès, les archives de Paris (dont Dumas se serait inspiré pour le Comte de Monte-Cristo), etc. Auteur de près de cent soixante-quinze ouvrages, certains signés de son nom, d’autres de pseudonymes, ainsi que d’un certain nombre de titres d’autres écrivains dont il était le nègre, il est également l’auteur de romans gothiques5, de ballades, etc. On le qualifie aussi d’inventeur du roman policier en France puisqu’on lui doit L’Espion de police (1826), qui serait la première histoire d’enquête policière.6

Sous les traits de la séduisante Alinska, Lamothe-Langon présente, onze ans avant Gautier, la première morte amoureuse mais également la première véritable femme vampire de la littérature française - jeune femme vertueuse trahie et abandonnée qui quitte sa Hongrie natale, pourchasse et punit son lâche et infidèle amant.

Seul roman qui réussisse à unir le genre gothique, le thème de la morte amoureuse7 et les histoires de vampires rapportées par les soldats de retour des campagnes napoléoniennes, La Vampire est également la première oeuvre de fiction qui mentionne les traditions ou superstitions hongroises ainsi que les méthodes de destruction d’un vampire.8 Il faudra ensuite attendre Bram Stoker et son Dracula, soixante-dix ans plus tard, pour retrouver une trace crédible et documentée des traditions des pays de l’Est.9

Avec La Vampire ou la vierge de Hongrie Lamothe-Langon offre la description la plus fine et la plus fidèle de la figure de la vampire et de la morte amoureuse10, bien avant les dérives caricaturales du genre qui achèveront de faire disparaître la source et les origines réelles de cette créature non morte.

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1 - L’héroïne Bettina, qualifiée de vampire par l’auteur lui-même, ne possède aucune des caractéristiques de la figure du vampire et n’en devient pas un par contamination ou conséquence, mais est renvoyée sur terre par Dieu, tel un ange doté d’un corps, avec une mission : traquer et démasquer Ruthwen. Elle ne s’en prend à personne et, pour ce qui est d’y voir la figure d’une morte amoureuse, il semble nécessaire de préciser qu’elle ne nous est à aucun moment présentée comme une femme à même d’envouter ou de séduire, qu’elle ne revient nullement à cause de son amour perdu ou d’une quelconque promesse trahie, et qu’elle ne recherche pas non plus l’amour ou la consommation de chair, qu’il s’agisse d’acte charnel ou de meurtre.
Bérard n’est pas le seul français à tenter de mettre en scène une femme vampire puisque Collin de Plancy publie la même année dans son recueil Histoires des vampires la nouvelle « Histoire d’une vampire de Bagdad ». Ce texte n’est en réalité qu’une reprise de l’histoire d’une créature proche des stryges ou des empuses, « Histoire de Sidi Nouman », un des contes des Mille et une nuits, transformée pour l’occasion, ou du moins nommée, femme vampire. Ce même texte sert de nouveau de base l’année suivante à Hoffmann pour sa « Femme vampire ».
Voir sur ce sujet Gemmalie.
2 - La Morte amoureuse est précédée de deux autres textes du même auteur, La Cafetière et Omphale (1831 et 1834), qui présentent des femmes communément assimilées aux mortes amoureuses. La première met en scène une possible hallucination et la seconde une créature mi-succube mi-apparition. S’il est indéniable que ces héroïnes de Gautier s’apparentent aux mortes amoureuses, nous voudrions néanmoins préciser que, s’éloignant du modèle de Phlégon ou plus près de nous de la légende juive de la morte fiancée, elles ne sont en réalité que des spectres, voire des fantômes, et en aucun cas des revenantes, contrairement à La Vampire et à La Morte amoureuse, représentations bien plus fidèles du modèle d’origine. (Car si nous nous en référons à un grand nombre de dictionnaires ou d’ouvrages contemporains, il semble visiblement nécessaire de rappeler qu’un spectre n’est en aucun cas un revenant, au même titre qu’un vampire n’est nullement une stryge – évidence qui ne nous épargne pourtant pas les récurrentes et regrettables expressions anciennes que sont revenant en corps ou autres revenant de corps.)
3 - 1786-1864. Egalement Auditeur au Conseil d’Etat, sous-préfet de Toulouse puis préfet de l’Aude.
4 - Lamothe-Langon est référencé à la Bibliothèque Nationale de France comme fabricant de mémoires. Terme bien réducteur quand d'autres plagiaires notoires sont quant à eux encensés.
5 - Certains sous son nom et d’autres prétendument traduits d’Ann Radcliffe, dont le célèbre L’Hermite de la tombe mystérieuse, ou Le Fantôme du vieux château.
6 - Etienne-Léon de Lamothe-Langon et le roman populaire français de 1800 à 1830, Switzer, Privat, 1962.
7- Thème de la morte amoureuse remis au goût du jour en 1797 par Goethe avec sa Fiancée de Corinthe qui, bien qu’inspirée de celle de Phlégon n’en reste pas moins, en raison des très nombreuses modifications apportées par l’auteur allemand, une adaptation du texte de Phlégon.
8 - Raoul, qui revient de Hongrie et y a été confronté à ces croyances et superstitions, explique aux paysans français les causes de la mort de la jeune Paschale, expose par la même occasion les méthodes de destruction des vampires et, témoin d’une scène qui ne laisse plus aucun doute quant à la vraie nature de cette créature, va jusqu’à perdre la vie en essayant de la terrasser. Présent dès l’antiquité dans un certain nombre de récits de stryges, empuses ou autres pré-vampires, le personnage qui apporte la révélation n’est nullement une création de Lamothe-Langon, mais ces derniers ont le plus souvent un rôle purement informatif et n’agissent pas. Raoul, en s’interposant et en y laissant la vie, préfigure indirectement ou involontairement, le personnage de Van Helsing, mis en scène soixante-dix ans plus tard par Stoker.
9 - Nous donnons à la suite du texte la première traduction française des cinq chapitres relatifs aux superstitions transylvaniennes de l’ouvrage d’Emily Gerard, Le Pays par-delà la forêt, texte dans lequel Bram Stoker a puisé pour la rédaction de son Dracula.
10 - Lamothe-Langon en donne d’ailleurs une définition simple et juste : Les deux amants écrivent une promesse de mariage à l’aide de leur sang, et une fois ce pacte rédigé, « toute union qui ne serait pas contractée entre eux ne pourrait être heureuse. Enfin, la fille vierge, fiancée de cette façon, peut soulever la tombe qui la couvre après sa mort, pour tourmenter, en manière de Vampire, le perfide qui l’a abandonnée. » (p. 77)

Florian Balduc

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