Le Moine
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Irving

Washington Irving,The Adventure of the German student.

Colliers de velours

Extraits

[...] bien qu’il ne doutait nullement d’être parfaitement éveillé, et ayant entendu sonner huit heures du matin à l’horloge de Temple, il regarda au pied de son lit, et là ! se tenait devant lui une inconnue, à l’allure majestueuse et d’une incroyable beauté. Il était encore plus stupéfait de ses grands yeux sombres, ronds et brillants, prolongés de deux grandes cernures noires, qui lui paraissaient en outre être la vision la plus noble et la plus fascinante qu’il ait jamais rencontrée sur terre. Sa gaieté était empreinte tant de noblesse que de beauté, bien que son visage blêmissait, et semblait manifester quelque tristesse ou mélancolie ; elle le fixa gravement, et, aussi incroyable que cela puisse paraître, il fut dans l’impossibilité de détacher son regard du sien. Puis, n’y tenant plus, alors qu’elle n’avait ni bougé ni prononcé une parole, ayant toujours été d’un tempérament courageux, et suspectant également qu’il pouvait s’agir d’une farce de ses vils et vulgaires compagnons, il se leva du lit et, s’approchant de la silhouette, afin de s’assurer du toucher de la main qu’elle était bien de chair et de sang, il s’avisa de lui dire : « Douce et délicieuse dame ! que j’admire et adore bien plus que mes maigres paroles ne sauraient le dire, souffrez que je retire de votre cou cette disgracieuse collerette qui étouffe et occulte votre beauté, d’autant que cet usage des plus inconvenants m’a toujours fortement déplu » – Mais quand elle le vit s’approcher pour défaire sa collerette,elle changea soudainement d’attitude et fut saisie de terreur, empoigna sa gorge de ses deux mains comme pour la serrer, poussa un cri perçant et plaintif, et le spectre ou l’apparition, aussi réel qu’il ait pu paraître, disparut aussitôt ! Lire la suite

[...] Tout à coup les yeux de Wolfgang sont frappés de l’aspect d’un échafaud établi au milieu de la place : il recule d’effroi en se trouvant au pied de la guillotine : sous le régime de la terreur, cet horrible instrument de supplice était toujours prêt à frapper. L’échafaud, constamment préparé, voyait couler sans cesse le sang de l’innocence et de la vertu. Ce jour même on avait exercé un affreux carnage ; et il était toujours là dans son lugubre appareil, cet autel fumant, dressé au milieu d’une ville où régnaient le sommeil et la stupeur, et attendant de nouvelles victimes.Wolfgang sentait son coeur défaillir ; il s’éloignait en frissonnant de l’effroyable machine, quand il aperçut dans l’ombre une forme vague au pied de l’escalier qui conduisait à l’échafaud. Les éclairs vifs et brillants qui se succédaient avec rapidité firent paraître cette forme d’une manière plus distincte : c’était une femme vêtue de noir. Assise sur une des dernières marches du funeste escalier, le corps penché en avant, elle cachait son visage appuyé sur ses genoux ; les longues tresses de sa chevelure flottaient sur le pavé, trempées de la pluie qui tombait par torrents. Wolfgang s’arrête : cette image de la détresse avait quelque chose d’effrayant. La femme paraissait n’être pas d’une classe commune. Il savait quelles étaient les vicissitudes extrêmes des temps, et combien d’infortunés, après avoir été mollement couchés sur le duvet, ne savaient plus où reposer leur tête. C’était sans doute le deuil d’un être jadis heureux qu’un coup de la hache fatale venait de condamner à des larmes éternelles : sur le dernier rivage de la vie, sans doute cette femme gémissait, l’âme navrée de douleur, d’avoir vu de là s’élancer dans l’éternité tout ce qu’elle avait eu de plus cher.Le jeune homme s’approche, et lui adresse la parole avec le doux accent de la pitié. L’inconnue lève la tête, et le contemple d’un oeil égaré. Combien Wolfgang fut étonné, quand le feu des éclairs lui découvrit dans les traits de l’infortunée ceux qui avaient été depuis si longtemps l’objet de ses songes ! c’était une figure pâle, où se peignait le désespoir ; mais elle était d’une beauté ravissante. Lire la suite

[...] Et notre Allemand, qu’on eût pu prendre pour un fou, allongeait les bras devant lui, comme pour saisir un corps, car, par un effet étrange d’optique, la distance qui le séparait d’Arsène disparaissait par moments, et il lui semblait sentir l’haleine de la danseuse sur son front, et entendre la brûlante respiration de cette poitrine, dont les seins, à moitié nus, se soulevaient comme sous une étreinte de plaisir. Hoffmann en était à cet état d’exaltation où l’on croit respirer du feu, et où l’on craint que les sens ne fassent éclater le corps.
- Assez ! assez ! disait-il.
Mais la danse continuait, et l’hallucination était telle que, confondant ses deux impressions les plus fortes de la journée, l’esprit d’Hoffmann mêlait à cette scène le souvenir de la place de la Révolution, et que tantôt il croyait voir madame Du Barry, pâle et la tête tranchée, danser à la place d’Arsène, et tantôt Arsène arriver en dansant jusqu’au pied de la guillotine et jusqu’aux mains du bourreau.
Il se faisait dans l’imagination exaltée du jeune homme un mélange de fleurs et de sang, de danse et d’agonie, de vie et de mort.
Mais ce qui dominait tout cela, c’était l’attraction électrique qui le poussait vers cette femme. Chaque fois que ces deux jambes fines passaient devant ses yeux, chaque fois que cette jupe transparente se soulevait un peu plus, un frémissement parcourait tout son être, sa lèvre devenait sèche, son haleine brûlante, et le désir entrait en lui comme il entre dans un homme de vingt ans.
Dans cet état, Hoffmann n’avait plus qu’un refuge, c’était le portrait d’Antonia, c’était le médaillon qu’il portait sur sa poitrine, c’était l’amour pur à opposer à l’amour sensuel, c’était la force du chaste souvenir à mettre en face de l’exigeante réalité.
Il saisit ce portrait et le porta à ses lèvres ; mais à peine avait-il fait ce mouvement, qu’il entendit le ricanement aigu de son voisin qui le regardait d’un air railleur. Lire la suite

Irving

Washington Irving,The Adventure of the German student.

Parcours d'un récit vampirisé

D’éditions savantes en simples collections, les histoires de visions, d’apparitions ou de revenants sont dès le seizième siècle méthodiquement reprises et traversent le temps pour connaître autour des années 1800 un engouement sans précédent. Au mois d’août 1824 paraît le recueil Tales of a traveller1. The German student, ou Aventure d’un Etudiant allemand dans la version française de 1825, sera très vite copié, plagié, ou simplement imité, faisant de cette nouvelle de Washington Irving le cas le plus célèbre de récit vampirisé du dix-neuvième siècle.

En ce début de siècle, dans lequel la notion de droit d’auteur n’est pas encore fixée, l’appropriation d’un texte, qu’elle soit déguisée ou qu’elle se pare des atours de l’hommage, qu’elle soit imitation ou pur plagiat, est courante. Mais le texte de l’écrivain américain connaîtra un sort encore plus enviable que les autres puisqu’il sera littéralement copié dans son intégralité, prolongé et vampirisé sur une période de plus de cent ans. La nouvelle va être réécrite, va évoluer, être enrichie et passer d’un très court récit à un roman de près de cent cinquante pages, conservant toujours, quelle qu’en soit la forme ou la version, son nœud ou noyau d’origine. Chacun des textes présentés ici ne devra donc être vu que comme un des maillons d’une chaîne qui, du texte d’origine à la dernière version, s’adapte ou se conforme aux goûts et usages de son temps.

De nombreux spécialistes2 se sont déjà attachés, bien avant nous, à en retrouver les différents éléments qui d’après ce que l’on semblait posséder jusque là, commençait en 1819, pour s’achever en 1924.

L’objet de notre présentation n’est nullement de procéder à une étude détaillée ou à une analyse des différents textes, mais d’en présenter le plus clairement possible les étapes en introduisant les chaînons manquants. Il va de soi que nous ne prétendons en aucun cas avoir découvert, de manière définitive, l’intégralité des nombreuses copies de ce texte, mais nous pensons pouvoir affirmer que ceux que nous exhumons ici en présentent enfin les articulations majeures, offrent un nouvel éclairage sur cette chaîne et permettent avant tout de mieux la comprendre.

Mais avant de commencer, il convient sans doute de résumer la nouvelle d’Irving, base ou modèle de l’ensemble des textes de ses successeurs.
Au plus fort de la Révolution un jeune Allemand est envoyé étudier à Paris. De nature mélancolique, il conçoit une femme idéale et la voit en songe. Un soir, au pied de l’échafaud, il rencontre une très belle jeune femme éplorée – la femme de son songe – et l’emmène chez lui. Ils s’avouent leurs sentiments, passent la nuit ensemble et, au matin, s’étant absenté, il trouve à son retour la jeune femme morte. Un officier la reconnaît, lui apprend que cette femme avait été guillotinée la veille, défait le ruban de velours de son cou, et la tête roule sur le sol. Le jeune homme, devenu fou, est interné.

Tyburn Tree

The Triple tree, about 1680, in Alfred Marks, Tyburn Tree, its history and annals, London, Brown, 1908.

Corday

Charlotte Corday par Rafflet, in Alphonse Lamartine, Histoire des Girondins, Paris, Furne, 1847.

Amour, mort et révolution

Parfaitement organisée, théâtralisée et maintenue dans l’excès de la douleur, avec sa scène, ses différents acteurs et figurants qui escortent, assistent ou participent, l’exécution publique révolutionnaire est digne des plus grandes représentations théâtrales.
Véritable rituel de décapitation, le spectacle de la guillotine est une attraction incontournable, « théâtre macabre »3 auquel chacun se doit d’assister, ainsi que le résume tragiquement et ironiquement l’hôtesse d’Hoffmann dans la version de Dumas de La Femme au collier de velours : « quoi ! vous êtes sorti et vous n’êtes pas allé voir la guillotine ! c’est la première chose que les étrangers visitent en arrivant »4.

L’instrument de violence et de honte, de par toute l’horreur qu’il véhicule, et parce qu’il fascine, transfigure la mort et touche au sublime5, devient source d’inspiration pour les écrivains romantiques, et atteint son paroxysme lorsque la tête tranchée est celle d’une femme.
Alors que la femme dite criminelle intrigue et attire à la fois car elle sort du cadre qui lui est imposé, elle est comme parée d’innocence et de pureté par cette sombre lame. Le mélange terrible de douleur et de beauté de son exécution en exalte les charmes et semble enfanter de fatales créatures fantasmées, les beautés d’échafaud.
De Michelet à Nodier, en passant par Chénier, Barbey, Dumas ou Lamartine6, elles captivent et suscitent l’admiration. Charlotte Corday aurait fait preuve de « sublime » et madame Roland n’aurait laissé apparaître « aucune altération », arborant même un « sourire plein de charme ».

Mais la Révolution fait également ressurgir les superstitions comme cette peur populaire qui voulait qu’un condamné voit son corps effacé pas les flammes, la destruction totale des traces du supplicié étant vue alors comme le seul moyen de se prémunir de l’errance ou du retour de son âme maudite.7
Dans ce climat de mort, la violence et le nombre des exécutions font errer les fantômes aux pieds de l’échafaud, comme en témoigne cette relation de 1794 :

un concitoyen racontait hier dans le groupe de la guillotine qu’il n’avait jamais pu déterminer son camarade à s’approcher du lieu où l’on plante l’échafaud, parce qu’on lui avait dit que plusieurs de ces exécutés revenaient.8

Dans ce contexte de sens et de sentiments exacerbés, les figures féminines ne peuvent, dans la littérature, succomber totalement. L’échafaud semble ne pas être digne de leur ôter la vie et ces créatures qui refusent de mourir s’animent après leur mort, ou reviennent, saintes beautés sublimées exécutées sur l’autel de la Révolution, hanter et séduire de mélancoliques jeunes hommes et les sacrifient dans une union contre nature entre morte et vivant.

Devenues mortes amoureuses, elles se mêlent et se confondent assez aisément avec une autre figure qui refait également son apparition à l’époque, l’image mythique et mythologique de la belle juive des romantiques que sont Rébecca, Judith ou Salomé9. Esmeralda et son cortège de consoeurs d’Orient ne sont pas loin, la femme au collier de velours, incarnation de la beauté d’échafaud, parfaite, mystérieuse et terrifiante, les précède et les escorte.

La Chaîne telle qu’elle semblait être

Dès 1922 Aristide Marie10 s’offusque de la ressemblance plus que frappante entre un texte de Dumas paru en 1850 (La Femme au collier de velours) et celui de Pétrus Borel paru sept ans plus tôt (Gottfried Wolfgang).
Il y avait bien plagiat mais en l’occurrence Borel n’était pas simple plagié, mais plagiaire d’Irving, comme le précise W.A. Reichart, qui nous apporte par la même occasion un précieux complément d’information, peut-être le plus précieux de tous puisqu’il permettra de définir ou de délimiter la reprise effectuée par Irving ainsi que le réel texte d’origine. Dans son article, il rappelle en effet que Borel a copié L’Etudiant allemand, mais surtout, qu’Irving aurait reçu l’histoire de Thomas Moore, qui la tiendrait lui-même d’Horace Smith (ami intime de Percy Bysshe Shelley et de sa femme Mary Shelley).

Les informations suivantes nous sont données par Elizabeth Teichmann qui, en 1955, révèle l’existence de deux textes jusque là ignorés : le texte anonyme L’Inconnue paru en 1831 et le poème de Latouche de 1833 Une Nuit de 1793. Il est également fait référence à la note de Latouche relative à ses sources, et Miss Williams apparaît dès lors comme un des maillons possibles de la chaîne.

Les commentateurs postérieurs se suivent de près : F. Ducas, M. Delon, et finalement Daniel Sangsue. Arrivé à ce dernier, la chaîne s’est nettement étoffée, et nous découvrons deux éléments : la nouvelle de Gaston Leroux La Femme au collier de velours (1924) et surtout un manuscrit de Paul Lacroix qui aurait servi de canevas au roman de Dumas.
N’ayant pu avoir accès à toutes les éditions critiques ou annotées des oeuvres d’Irving, reste un maillon dont nous n’avons malheureusement pu identifier le découvreur : l’histoire rapportée par Smith à Moore puis à Irving, et que l’on nous dit, à tort, être un texte de Gabrielle de Paban Le Revenant Succube (1819).

De quelques textes manquants

Voici donc, pour résumer, ce que la chaîne supposée donnait : le texte de Paban passe de Smith à Moore, qui le raconte à Irving ; suit le texte anonyme L’Inconnue, puis celui de Latouche, de Borel, le manuscrit de Lacroix, le roman de Dumas, et finalement la nouvelle de Leroux.

Cette chaîne semblait parfaitement cohérente, et il n’était à priori pas nécessaire de pousser plus loin les recherches. Cependant une piste semblait ne mener à aucun développement ou à aucune explication satisfaisante : la piste Thomas Moore.
Restait également le problème du texte de Gabrielle de Paban. Problème car la simple évocation du nom de Paban devrait normalement éveiller de raisonnables doutes. En effet, elle n’était autre que la cousine de Collin de Plancy, et il est de notoriété publique qu’elle n’a très certainement écrit que très peu de choses, la plupart de ses ouvrages ayant été, au minimum, coécrits par son cousin. Et ce dernier n’étant généralement pas reconnu pour ses innovations, mais plutôt pour ses reprises ou copies, il fallait dès lors vérifier si Le Revenant Succube n’était pas lui-même un plagiat, ou plutôt en chercher le modèle car, de par les noms de ses auteurs, il ne pouvait en aucune manière ne pas en être un.

La source de Paban est finalement apparue et le premier texte de cette chaîne n’était pas à chercher au dix-neuvième siècle, mais [...] Lire la suite

Extraits divers

Washington Irving et Thomas Moore font connaissance à Paris le 21 décembre 1820. Deux jours plus tard ils visitent ensemble la Conciergerie et Irving écrit : « Ma chair frissonnad’effroi en traversant ces lieux de désespoir, et j’imaginai leurs visages épuisés et décharnés scrutant au travers des grilles, tentant de saisir, s’ils le pouvaient, quelque lueur d’espoir ou d’apaisement de l’horreur, mais ne voyant rien que la sentinelle qui arpentait le passage, ou peut-être un de leurs frères de misère, traîné vers son exécution. Ici étaient enfermés les victimes de Robespierre, et finalement Robespierre lui-même. […] Je n’ai jamais ressenti un tel sentiment de pitié qu’en contemplant cette dernière demeure de la misère. » (The Life and letters of Washington Irving, Putnam, New-York, 1868, tome II, p.34-35)

En note de l’édition originale de L’Etudiant allemand, Irving écrit : « La dernière partie de l’histoire ci-dessus est basée sur une anecdote que l’on m’a rapportée et qui existerait en livre en français. Je n’ai pas rencontré ce livre. »

Ce propos d’Irving est confirmé par Moore lui-même dans ses Memoirs. Le 6 novembre 1822, lors d’un séjour en France, Smith raconte à son ami « la terrible histoire de la femme au collier noir ». De son côté, Irving est en France d’août 1823 à mai 1824. Le 17 juin 1824 Irving et Moore se retrouvent à Bath, et ce dernier écrit : « j’ai lu quelques passages de son nouvel ouvrage Contes d’un voyageur […] je lui ai raconté l’histoire que je tenais d’Horace Smith de la femme au collier noir, et de la tête qui retombe ». A l’entrée du lendemain, il ajoute « Irving, n’ayant plus que la femme au coller noir en tête, a l’intention d’essayer d’en écrire une histoire ».

Il ne faudra que quelques jours à Washington Irving pour rédiger sa nouvelle puisqu’ainsi que l’atteste une lettre de l’écrivain du 23 (ou 25) juin, il fait parvenir à son éditeur le manuscrit de la nouvelle d’un « petit conte, que je viens de rédiger à partir d’une anecdote entendue l’autre jour et qui, je pense, ajoutera encore un peu à l’effet des Histoires Etranges. Elle doit être insérée à la suite de L’Intrépide dragon, ou L’Aventure de mon grand-père. » [...] Lire la suite

Dans une note à son texte, Latouche prétendait être allé à la même source qu’Irving : Helena Maria Williams, écrivain anglais qui séjourne à Paris dès les années 1790, est emprisonnée à la Prison du Luxembourg, et écrit un certain nombre d’ouvrages sur la Révolution. Un sondage et de ses oeuvres, et des lettres ou journaux d’Irving n’a permis de relever aucun lien apparent entre les deux écrivains. Des connaissances ou relations communes existaient, Irving a peut-être lu ses textes, mais rien ne le prouve et le simple fait que Miss Williams ait écrit sur la Révolution reste une bien maigre preuve. La prétendue piste mentionnée par Latouche pourrait donc s’avérer n’être qu’un stratagème de plus pour brouiller les pistes.

Mais à la lecture des oeuvres de Miss Williams, une des notes de ses Letters met en avant, de manière romancée, l’aventure assez incroyable et pourtant réelle d’un jeune étudiant allemand. Les écrits de Williams ont été fortement controversés en son temps, mais plus que la rigueur historique, ce qui nous intéresse ici est le regard porté à l’époque sur ce personnage.
D’après elle, ce jeune Allemand aurait, par le plus grand des hasards [...] Lire la suite

Sandys

George Sandys. Ovid’s Metamorphosis [...]

Dans le onzième livre de l’édition de 1632 des Métamorphoses d’Ovide, Sandys, en guise de commentaire au passage relatif à Chioné, livre une anecdote qu’il présente comme rapportée par un Français, mais qui reprend en réalité l’histoire du Gentilhomme de 1613. Ce commentaire, introduit par une citation de Sénèque, est censé illustrer les dangers ou l’interdiction des alliances contre nature entre mortels et non-mortels.
Une anecdote de ce type peut surprendre dans un texte tel que les Métamorphoses, mais l’Ovide de Sandys est en réalité un texte orienté, hautement politisé, destiné à servir la grandeur et la supériorité de la nation Anglaise, et les quelques passages relatifs à la France, la présentent donc volontairement comme arriérée, nourrie de croyances populaires d’un autre temps et de superstitions.

Un Gentilhomme Français m’a raconté un étrange accident, arrivée à un de ses amis : qui sur le pont Saint Germain près du Louvre vit une Damoiselle d’une rare beauté, assise sur des pierres (posées là pour finir ce travail) et appuyée sur son coude d’un air pensif. Fidèle aux moeurs françaises, il se mit à la courtiser ; ce qu’elle le pria pour l’instant de cesser ; mais cependant lui dit que s’il le souhaitait il pourrait lui rendre visite à son logis vers onze heures, et qu’il y trouverait réception digne de sa qualité. Il vint, elle le reçut et au lit ils allèrent ; et au toucher la trouva trop froide pour sa jeunesse ; quand le matin venu lui révéla un Corps à ses côtés, abandonné par l’esprit la veille : de quoi effrayé il sortit en courant et en fut guéri de son incontinence. Bien que la question me soit très difficile de foi ; cependant il se peut concevoir que le Diable puisse pénétrer un mort et en animer l’esprit ; tel que nous le donne assez à voir ce genre de sorcellerie, qui donne explications aux corps morts, rapportés par de nombreux historiens.11 [...] Lire la suite

En note pour « depuis quelques temps avait été pendue », il écrit : « Quelques personnes ont prétendu que la demoiselle étant sortie de gré ou de violence en l’absence du gentilhomme, le valet, qui était dévot, avait mis un corps mort dans le lit de son maître pour lui donner une leçon de continence. Si cette histoire n’est pas un conte, cette supposition l’explique. On voit au reste que l’historien a brodé »12.

Plancy ajoute à la suite : « Un bourgeois de Lyon fut condamné à coucher trois ans avec le spectre de sa femme qu’il avait assassinée, et qui revenait toutes les nuits, hideuse et sanglante, le tourmenter et le punir. »

Puis, à la fin du texte, l’auteur renvoie à son ouvrage Le Diable peint par lui-même, dans lequel nous pouvons lire, à propos de La Légende dorée de Jacques de Voragine13 : « On dit que le Diable apparaissait fréquemment à Saint Hippolyte, sous la figure d’une femme nue ; que cette femme infernale se jetait sur lui corps à corps ; et que plus il la repoussait, plus elle le pressait impudemment sur son sein. Hippolyte, las d’une longue résistance contre l’esprit impur, lui passa son étole au cou et l’étrangla. Le Diable s’évanouit aussitôt ; et Hippolyte ne trouva dans ses bras qu’un cadavre bien puant. On crut reconnaître le corps d’une femme morte, dont le Diable avait pris la forme pour séduire Hippolyte »14. [...] Lire la suite

Addenda

Deux points ne sont pas mentionnés dans notre ouvrage. Nous les ajoutons donc ici.

Lorsque nous démontrons que le texte de Paban ne saurait être le récit lu ou entendu par Horace Smith, nous supposons qu’il doit donc s’agir de la version du Livre des Prodiges puisqu’elle présente tout ce que le récit de Paban ne contient pas mais que nous retrouvons dans le texte anglais.
Mais une autre version, publiée en 1821 et en tous points identique à celle du Livre des Prodiges, se trouve également dans l’ouvrage de Terre-Neuve du Thym, Les farfadets ou Tous les démons ne sont pas de l'autre monde, sous le titre « Un tour du diable. Un gentilhomme devient sa victime. »
Avec cette autre version du texte nous disposons désormais de deux sources possibles : soit la version publiée dans la réédition de 1821 du Livre des Prodiges, soit celle des Farfadets.

D’autre part, en livrant la source de la chaîne des Colliers de velours, nous nous sommes intéressés au texte de 1613 et à sa « descendance », mais un autre texte, à l’origine d’une seconde chaîne, parallèle à la première, croise également la route des Colliers au dix-neuvième siècle.

En 1614 F. de Rosset publie dans Les Histoires mémorables et tragiques de ce temps un texte intitulé « D’un démon qui apparoist en forme de Damoiselle, au lieutenant du Chevalier du Guet de la ville de Lyon ». Les différents points qui permettraient à première vue de le dissocier de la chaine des Colliers sont en réalité ceux qui resurgissent, associés à la base du premier, dans la version donnée en 1823 par Horace Smith.
L’écrivain anglais aurait donc mêlé divers éléments des deux textes de 1613 et de 1614 pour écrire son Songe de Guy Eveling.

Thibaud de la Jacquière

Ce texte de Rosset est quant à lui à l’origine d’une autre chaîne, connue de longue date, celle de Thibaud de la Jacquière.

L’ouvrage de Rosset est traduit en allemand en 1624 et connaît quatre rééditions, de 1628 à 1672 (Les Histoires tragiques de nostre temps : Das ist : Newe, warhafftige, trawrig, kläglich und wunderliche Geschichten…).
Repris en 1687 par Eberhard Werner Happel il resurgit dans Grosseste Denkwürdigkeiten der Welt oder so genandte Relationes curiosa, sous le titre « Die stinckende Buhlschafft ».

Au début du dix-neuvième siècle Jan Potocki reprend le texte, transforme l’orthographe du nom du personnage en y ajoutant un C, et le prénomme Thibaud. Il donne également un prénom à l’héroïne, Orlandine, et rédige une histoire qui constitue la seconde histoire contée par l’auteur. Potocki entreprend une véritable réécriture du texte, l’adapte, le modifie et l’étoffe pour l’intégrer au roman des Journées.

Les treize premières journées du Manuscrit trouvé à Saragosse sont imprimées à Saint-Pétersbourg entre 1804 et 1807. Les dix premières journées paraissent en France en 1814 sous le titre Dix journées de la vie d’Alphonse Van Worden (Paris, Gide et fils – tirage confidentiel estimé à environ 500 exemplaires).
Il faudra attendre 1989 pour avoir la première traduction complète des soixante-dix journées du Manuscrit (édition établie par René Radrizzani, chez Corti), la version donnée par Roger Caillois en 1958 (Gallimard) étant absolument sans intérêt puisqu’elle ne reprenait environ qu’un quart de l’œuvre.

En 1817 le texte de Potocki est plagié par Collin de Plancy dans son Spectriana sous le titre « Manuscrit trouvé dans les Catacombes ».
Il apparaît de nouveau en 1820, toujours sous la plume de Plancy qui dans Histoire des vampires et des spectres malfaisants en livre un résumé mais cette fois-ci sous son vrai titre « Histoire de Thibaut de la Jacquière ».
La dernière version en est donnée en 1822 dans Infernalia (ouvrage faussement attribué à Nodier), sous le titre « Les Aventures de Thibaud de la Jacquière. Petit roman ». Cette dernière version est identique à celle de Potocki, seules certaines scènes ou descriptions ayant été légèrement raccourcies.

1 - Washington Irving, Tales of a traveller, by Geoffrey Crayon, Gent., Philadelphia, Cary & Lee, 1824, 2 vol.
2 - W.A. Reichart, « Washington Irving as a Source of Borel and Dumas », in Modern Language Notes, 1936. F.P. Smith, « Un Conte fantastique chez Irving, Borel et Dumas père », in Revue de littérature comparée, xviii, 1938. E. Teichmann, « Deux Adaptations inconnues du conte de Washington Irving », in Modern Philology, vol 53, n°1, UPC, 1955. F. Ducas, « Leroux et la nouvelle insolite », in Europe, juin-juillet 1981. M. Delon, « Le Collier de velours, ou la trace de la guillotine », in Europe, nov.-déc. 1988. D. Sangsue, « Les Vampires littéraires », in Littérature, n°75, 1989.
3 - Daniel Arasse, La Guillotine et l’imaginaire de la Terreur, Paris, Flammarion, 2010.
4 - p. 127.
5 - D’après la définiton d’Edmund Burke : « tout ce qui traite d’objets terribles, tout ce qui agit d’une manière analogue à la terreur, est une source de sublime ». Edmund Burke, Recherche philosophique sur les idées que nous avons du beau et du sublime, Paris, J. Vrin, 1990, [1757], p. 80.
6 - Michelet, Histoire de la Révolution française. Nodier, Portraits de la Révolution française. Chénier, Ode à Marie-Anne Charlotte Corday. Barbey d’Aurevilly, L’Ensorcelée. Dumas, Le Soufflet de Charlotte Corday. Lamartine, Histoire des Girondins.
7 - David El Kenz, Les Bûchers du roi, Seyssel, Champ Vallon, 1997, p.54.
8 - Daniel Arasse, La Guillotine et l’imaginaire de la Terreur, Paris, Flammarion, 2010, p.179.
9 - La figure de Salomé n’est remise au goût du jour au dix-neuvième siècle qu’en 1877, par Flaubert. Nous faisons ici bien évidemment référence à la version de Saint-Augustin.
10 - « Or cette histoire hallucinante, nous la trouvons ailleurs, développée, transformée en roman, sous une autre signature. En 1852, Alexandre Dumas, qui si volontiers prend son bien là où il le trouve, s’approprie sans vergogne le sujet de Gottfried Wolfgang, l’accommode à sa manière, l’agrémente d’épisodes et de détails de son crû […]. Quel que soit le sans-gêne dont use Dumas avec l’oeuvre d’autrui, on s’étonne cependant qu’il n’ait pas reculé devant un pareil expédient […] Il semble pourtant que personne n’y ait pris garde. » (Aristide Marie, Petrus Borel, Le Licanthrope, sa vie et son oeuvre, Paris, La Force Française, 1922. P. 140-141).
11 - George Sandys, Ovid’s Metamorphosis Englished, mythologized, and represented in figures. An essay to the translation. Oxford, John Lichfield, 1632., p. 393.
12 - Collin de Plancy, Histoire des Vampires et des spectres malfaisans, avec un examen du Vampirisme, Paris, Masson, 1820, p. 124.
13 - La Légende dorée, qui présente la vie d’environ 150 saints, est rédigée par Jacques de Voragine entre 1261 et 1266..
14 - Collin de Plancy, Le Diable peint par lui-même, ou galerie de petits romans, de contes bizarres, d’anecdotes prodigieuses [...], Paris, Mongié, 1819, p. 77-78.

Florian Balduc

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