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Fantasmagoriana

Extrait de La Morte fiancée

[...] Mais auparavant, je ne manquai pas de recueillir dans le village des renseignements précis sur la morte fiancée. L’anecdote, en passant de bouche en bouche, avait malheureusement éprouvé des altérations. Il me paraît que cette morte fiancée avait vécu dans ce canton, vers le quatorzième ou le quinzième siècle. C’était une demoiselle noble. Elle s’était conduite, envers son amant, avec tant d’ingratitude et de perfidie, qu’il en était mort de chagrin ; mais ensuite, lorsqu’elle voulut se marier, il lui apparut dans la nuit de ses noces, et elle en mourut. On racontait que depuis lors, l’esprit de cette malheureuse errait sur terre et prenait toutes sortes de figures,particulièrement celle de jolies personnes, pour rendre les amants infidèles. Comme il ne lui était pas permis de se revêtir de l’apparence d’une personne vivante, il choisissait parmi les personnes décédées, celles qui leur ressemblaient le plus. C’est par cette raison qu’il fréquentait volontiers les galeries où se trouvaient les portraits de famille. On soutenait même qu’on l’avait vu dans les collections ouvertes au public. Enfin, on disait qu’en punition de sa perfidie, il serait errant jusqu’à ce qu’il eût trouvé un homme qu’il chercherait vainement à faire manquer à ses engagements ; et il paraît, ajoutait-on, que cela n’était pas encore arrivé. [...] Lire la suite

Extrait de Les Portraits de famille

[...] Attristé par ces réflexions, je me retirai de la fenêtre ; et livré à une agitation pénible, je traversai l’appartement voisin. Je me trouvai tout à coup devant le portrait de l’aïeul de mon ami. La clarté de la lune le frappait de la manière la plus singulière, de sorte qu’il semblait se mouvoir tel qu’un spectre hideux. La réflexion de la lumière lui donnait l’apparence d’un corps réel prêt à quitter le fond obscur qui l’entourait. L’immobilité de ses traits s’était comme anéantie pour faire place à la mélancolie la plus profonde, et la sévérité morne et glaciale de son oeil fixe, paraissait seule empêcher sa bouche de s’ouvrir pour exhaler sa douleur.
Mes genoux s’entrechoquèrent, et d’un pas mal assuré je regagnai ma chambre. La fenêtre en était encore ouverte. Je m’y replaçai, pour que la fraîcheur de l’air de la nuit et l’aspect du beau paysage, dissipassent la terreur que je venais d’éprouver. Je portai mes regards sur une large allée de tilleuls antiques, qui s’étendait depuis ma fenêtre jusqu’aux ruines d’une vieille tour, et qui avait été le théâtre ordinaire de nos plaisirs et de nos jeux champêtres. Le souvenir du hideux portrait se dissipait déjà, lorsqu’il me sembla qu’un brouillard épais, sorti des ruines de la tour, parcourait l’allée de tilleuls pour venir à moi.
Je regardai ce nuage avec une curiosité inquiète ; il s’approcha, mais il était caché par le feuillage touffu des arbres.
Soudain j’aperçus dans un endroit de l’allée, plus éclairé que les autres, la figure dont le portrait représentait les traits formidables, enveloppée du manteau gris qui m’était si connu ; elle s’avançait vers le château, comme en hésitant. Aucun bruit ne décelait sa marche sur le sol pierreux ; elle passa devant ma fenêtre sans y jeter les yeux, et gagna une porte latérale qui menait aux appartements de la façade du château.
Tremblant, saisi d’effroi, je m’élançai vers mon lit. Je vis, avec plaisir, que les deux enfants couchés de chaque côté dormaient profondément. Le bruit que je fis les éveilla ; ils sourirent, et se rendormirent aussitôt. L’agitation m’ôta le sommeil ; je me tournai pour éveiller un des enfants et causer avec lui...
Qui pourra dépeindre mon épouvante, quand je vis devant le lit de l’enfant l’effroyable figure ? Lire la suite

Fantasmagoriana

En 1812 parait, sans nom de traducteur, Fantasmagoriana, ou Recueil d’histoires d’apparitions de spectres, revenans, fantômes, etc., traduit de l’allemand par un amateur (Paris, chez F. Schoell, rue des Fossés-Montmartre, n°14 ; Imprimerie de Le Normant, deux volumes in-12 ; xiv, 1 f., 276 pp. ; 1 f., 303 pp.)

Le recueil est composé de huit nouvelles fantastiques allemandes traduites par le géographe Jean-Baptiste Benoît Eyriès. Six de ces nouvelles proviennent des deux premiers volumes des Gespensterbuch, « Le Livre des fantômes », ensemble de cinq recueils de nouvelles publiés de 1811 à 1815 à Leipzig, écrites par Johann August Apel et Friedrich August Schulze sous le pseudonyme de Friedrich Laun ; une autre est une traduction de Stumme Liebe de Johann Karl August Musäus, et la dernière de Die grau Stube, de Heinrich Clauren.

Le titre choisi par Eyriès s’inspire en partie des fantasmagories d’Étienne-Gaspard Robert, alias Robertson, homme de spectacle célèbre à l’époque pour ses spectacles d’optiques hérités des lanternes magiques (un de ces spectacles est d’ailleurs l’objet de la nouvelle Tête de mort). Le principe des représentations de Robertson, très prisées à l’époque, est simple : jouer sur la crédulité du public par le biais d’effets visuels, sonores ou olfactifs – le Dictionnaire infernal de Collin de Plancy en donne pour définition : « spectacle d’optique du genre des lanternes magiques perfectionnées, et qui, aux yeux des ignorants, peut paraître de la sorcellerie. »

Un an après sa parution, Fantasmagoriana est traduit en anglais et paraît à Londres sous le titre de Tales of the Dead. Cette version anglaise due à Sarah Elizabeth Utterson ne reprend en réalité que cinq des nouvelles de son modèle français, délaissant les autres qu’elle considère visiblement sans intérêt, et y ajoutant une nouvelle de sa création. L’intérêt de cette édition est malheureusement très discutable, la nouvelle d’Utterson n’ayant nullement sa place au sein du recueil, et sa traduction étant parfois très éloignée du texte d’origine.

Il faut attendre 2005 pour voir la première édition anglaise dite ‘complète’ du recueil français (chez Fantasmagoriana Press). Mais cette dernière reste néanmoins lacunaire puisqu’elle intègre bien les nouvelles volontairement délaissées de l’édition anglaise de 1813, mais reproduit la traduction très abrégée de L’Amour muet d’Utterson et surtout ne reprend pas la préface originale de 1812.
Pour ce qui est d’une édition en langue française, à ce jour l’édition de 1812 était la seule.

Nouvelles de Fantasmagoriana (Paris, 1812) :

- L’Amour muet ; d’après Stumme Liebe (1782) de Johann Karl August Musäus, in Volksmärchen der Deutschen.
- Les Portraits de famille ; d’après Die Bilder der Ahnen (1805) de Johann Apel, in Cicaden (1810).
- La Tête de mort ; d’après Der Todtenkopf (1811) de Friedrich Schulze, in Gespensterbuch.
- La Morte fiancée ; d’après Die Todtenbraut (1811) de Friedrich Schulze, in Gespensterbuch.
- L’Heure fatale ; d’après Die Verwandtschaft mit der Geisterwelt (1811) de Friedrich Schulze, in Gespensterbuch.
- Le Revenant ; d’après Der Geist des Verstorbenen (1811) de Friedrich Schulze, in Gespensterbuch.
- La Chambre grise ; d’après Die graue Stube (1810) by Heinrich Clauren in Der Freimüthige.
- La Chambre noire ; d’après Die schwarze Kammer. Anekdote (1811) de Johann Apel in Gespensterbuch.

De Frankenstein

En mai 1816, Mary (qui ne se nomme pas encore Shelley) et Percy Bysshe Shelley viennent d’avoir un fils. Depuis deux ans le couple parcourt l’Europe, tentant d’échapper au père de Mary, l’écrivain et philosophe William Godwin qui ne saurait tolérer cette union libre et le fait que Shelley ait abandonné son épouse et ses deux enfants. Mary, qui a perdu un an auparavant sa première fille, est nerveusement et psychologiquement très fragile, et craint pour la santé de son nouveau-né. Sa demi-soeur, Claire de Clairmont, amoureuse de Byron avec qui elle vient d’avoir une aventure, persuade Mary et Shelley de passer l’été près de Genève, à la maison Chapuis, voisine de la villa Diodati, louée à ce moment par Lord Byron et son médecin personnel John William Polidori.

L’année est terrible. Partout en Europe le froid s’installe et l’été connaît des records de pluie – récoltes dévastées et famine pour les paysans de Savoie et du Pays de Vaud. Les protagonistes sont cloitrés à la villa Diodati. Pour passer le temps le groupe s’occupe en conversations littéraires ou en lectures collégiales.

C’est lors de l’une de ces tempêtes que, le 16 juin, les convives, réunis autour d’un feu de cheminée, lisent un recueil de contes fantastiques allemands : Fantasmagoriana. D’après le journal de Polidori, il semble y avoir eu plusieurs soirées de lectures et de discussions, entre le 15 et le 18 juin (le 17 juin tous ont commencé à écrire, Polidori quant à lui ne commence que le 18). Alors qu’ils sont bloqués depuis trois jours dans la villa Diodati, Byron lance à ses amis un défi anodin : chacun d’eux devra écrire une histoire de fantômes.

Shelley aurait très tôt abandonné le jeu. Byron ébauche un court texte qu’il abandonne également très vite et qui sera publié en 1819 à la suite de Mazeppa. Et ce sont finalement ceux que l’on attendrait presque le moins, Mary et le docteur Polidori, qui vont produire et marquer l’histoire de la littérature.

Sur les conseils de la Comtesse de Breuss, Polidori reprend et achève l'ébauche de Byron mais laisse le manuscrit à cette dernière. Ces documents réapparaissent ensuite chez l’éditeur Colburn, accompagnés néanmoins de cette précision : « certains textes ont été commencés par Lord B[yron], son médecin [Polidori], et Miss M.W. Godwin ». Colburn n’en tient pas compte et en avril 1819 publie The Vampyre dans The New Monthly Magazine avec pour nom d’auteur Byron.

Mary ne semble pas trouver l’inspiration. Une nuit, Byron et Shelley échangent sur les toutes dernières découvertes et expériences scientifiques : Darwin, l’électricité, etc… Au matin les convives cessent leur conversation et vont se coucher. Mary ne trouve pas le sommeil :

Je vis - les yeux fermés, mais avec une forte acuité mentale - je vis le pâle apprenti en sciences interdites s’agenouiller aux côtés de la chose qu’il avait assemblée. Je vis, étendu de tout son long, cet hideux fantasme d‘homme, sous l’impulsion de quelque puissante machine, s’éveiller et s’agiter, maladroitement, d’un mouvement voulant imiter la vie. Quel effroi ce fut, car suprêmement effroyable serait le résultat de toute tentative humaine à singer la démarche stupéfiante du Créateur du monde.
(Frankenstein ; or, The Modern Prometheus, Londres, Lackington, 1818 ; extrait de la préface.)

Le lendemain matin elle se met au travail et, moins de deux ans plus tard, en janvier 1818, paraît anonymement Frankenstein ; or, The Modern Prometheus.

Il faut attendre la seconde édition, en 1823, pour voir apparaître le nom de Mary Shelley sur l’ouvrage. En 1831 paraît la troisième édition, revue et remaniée par l’auteur, dernière publiée de son vivant.

Au mois d’août 1816, Matthew Gregory Lewis, auteur du Moine, vient se joindre au petit groupe. Le 18 août il leur raconte cinq histoires macabres dont un poème composé pour la princesse de Galles (cette visite est également rapportée par Mary dans son essai On Ghosts). L’assemblée de la villa Diodati était déjà idéale, cette visite finale vient parfaire le tout. L’influence de Lewis sur Mary est certaine, tant par la lecture du Moine que par ces petits récits horrifiques entendus au moment même où elle travaille à son livre.

La place de Fantasmagoriana, simple recueil d’histoires de fantômes, ne peut être ignorée – Mary elle-même précise dans sa préface de 1831 qu’elle n’a pas revu ces livres depuis cette époque, mais qu’elle se rappelle des contes comme si elle les avait lus la veille – mais l’ouvrage ne saurait, seul, être à l’origine de Frankenstein. Ce sont toutes les lectures et conversations du groupe qui ont fait naître l’idée du roman. Ce Golem n’aurait peut-être pas vu le jour non plus si l’état psychologique de Mary avait été autre, tout comme les échanges à la villa Diodati auraient pu être d’une autre nature et sans doute moins nombreux si le climat, terrible, ne les avait forcés à rester cloitrés des jours durant, pendant qu’à leurs fenêtres orage et pluie se déchainaient. C’est ce cadre tout entier, l’engouement pour le genre gothique initié dès 1764 par Walpole et son Château d’Otrante, ainsi que ces rencontres estivales, qui ont permis à ce petit recueil de marquer Mary, de hanter sa mémoire et d’être, en partie, à l’origine du Prométhée moderne.

Extrait de la préface de l’édition de 1818 de Frankenstein :

J’ai passé l’été de 1816 dans les environs de Genève. C’était une saison froide et pluvieuse et, le soir, nous nous rassemblions autour d’un bon feu de bois, et nous distrayions parfois de quelques histoires de fantômes allemandes que le hasard plaçait entre nos mains. La lecture de ces contes éveilla en nous le désir enfantin de les imiter. Deux amis (le récit de l’un d’eux étant de loin bien plus à même de plaire au public que tout ce que je pourrais jamais écrire) et moi-même convînmes d’écrire chacun une histoire fondée sur un événement surnaturel.

Extrait de la préface de l’édition de 1831 de Frankenstein :

Durant l’été 1816, nous visitâmes la Suisse et devînmes les voisins de Lord Byron. Nous commençâmes par nous divertir sur le lac et à nous promener sur ses rives ; et Lord Byron, qui écrivait le troisième chant de Childe Harold, fut le seul d’entre nous à coucher ses pensées sur le papier. Ces pensées, qu’il nous livrait dans l’ordre où elles lui venaient, ornées de toute la lumière et de toute l’harmonie de la poésie, semblaient marquer au sceau du divin les gloires du Ciel et de la Terre, dont nous partagions les influences.
Mais l’été fut pluvieux, désagréable, et la pluie incessante nous força à rester enfermés des jours durant dans la villa. Quelques volumes d’histoires de revenants, traduites de l’allemand en français, tombèrent entre nos mains. Il y avait l’histoire de l’amant inconstant qui, croyant étreindre la fiancée qu’il avait promis d’épouser, se retrouvait dans les bras du fantôme blême qu’il avait abandonnée. Il y avait le conte du coupable fondateur de sa lignée, dont c’était la tragique destinée que de donner le baiser de la mort à tous les fils cadets de sa maudite maison, au moment même où ils atteignaient l’âge de se marier. A minuit on voyait sa forme gigantesque et ténébreuse, tel Hamlet vêtu de son armure, mais la visière relevée, avancer lentement, aux rayons capricieux de la lune, le long de la lugubre avenue. La forme disparaissait dans l’ombre des murs du château ; mais bientôt un portail se refermait, on entendait un bruit de pas, la porte de la chambre s’ouvrait, et il s’avançait vers la couche des jeunes gens pleins de vie, bien à l’abri dans leur doux sommeil. Un chagrin éternel se lisait sur son visage alors qu’il se penchait et baisait le front des garçons qui, dès cet instant, se flétrissaient comme des fleurs arrachées à leur tige. Je n’ai pas revu ces histoires depuis cette époque ; mais les événements qu’elles content sont aussi présents dans mon esprit que si je les avais lues hier.
‘Nous écrirons chacun une histoire de fantôme’, dit Lord Byron ; dont la proposition fut acceptée. Nous étions quatre. Le noble auteur commença un conte, dont il publia un fragment à la fin de son poème Mazeppa. Shelley, plus enclin à incarner les idées et les sentiments dans la splendeur de brillantes images, et dans la musique des vers les plus mélodieux que chérit notre langue, qu’à inventer le mécanisme d’une histoire, en commença une basée sur l’expérience de ses jeunes années. Le pauvre Polidori conçût l’idée terrifiante d’une dame à tête de mort, punie de la sorte pour avoir regardé au travers d’un trou de serrure - mais je ne me rappelle plus quoi – quelque chose d’évidemment très choquant et immoral ; mais quand elle se trouva réduite à une situation pire encore que celle du célèbre Tom de Coventry, Polidori ne sut plus que faire d’elle, et l’expédia dans le tombeau des Capulet, seul endroit qui lui convenait.

De Fantasmagoriana aux Fantaisies Hoffmaniennes

En 1782 paraît la nouvelle Stumme Liebe de Johann Karl Musaüs (dans Volksmärchen der Deutschen).
En 1812 Jean-Baptiste Benoît Eyriès traduit cette nouvelle et la publie dans Fantasmagoriana sous le titre L’amour muet.
L’année suivante Sarah Elizabeth Utterson publie une traduction très libre du recueil d’Eyriès et livre avec The Spectre Barber une version abrégée de L’amour muet.

En 1826 l’écrivain écossais Robert MacNish reprend la version d’Utterson en ne conservant que l’épisode du barbier et en publie dans le Blackwood’s magazine une adaptation (ou réécriture) sous le titre de Barber of Göttingen, avec pour signature « A Modern Pythagorean ».
En 1830 le Mercure de France au xixe siècle publie la nouvelle anonyme Le Barbier de Goettingue, avec pour seule signature « Un pythagoricien moderne ».

Ce texte sera longtemps, à tort, attribué à Gérard de Nerval.
Sans surprise un autre texte également paru en 1830 dans le Mercure et signé de ce même « pythagoricien moderne » sera aussi attribué à Nerval : La Métempsychose. La source en langue anglaise est bien évidemment la même, parue dans le Blackwood’s magazine de 1826 sous le titre The Metempsychosis.

Mais une fois de plus MacNish semble ne pas être le « père » de sa nouvelle puisque ce texte rappelle cette fois-ci étrangement Le Pacte, conte publié quatre ans plus tôt à la suite de Le Tartatre, ou le retour de l’exilé, de A. de Viellerglé et H. de Balzac... Lire la suite

Florian Balduc

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