Feydeau
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[Flaubert] Ernest Feydeau

Feydeau

Trouville, rue de la Cavée, 12 septembre 1867.
Six pages in-8.

Lettre autographe signée à Gustave Flaubert

Longue lettre d’Ernest Feydeau à Flaubert concernant l’élaboration de l’Éducation sentimentale.
Cette lettre figure dans la vente Flaubert de 1931 (succession de Mme Franklin Grout-Flaubert), dans la catégorie « Lettres relatives à l’éducation sentimentale - Elles démontrent la minutieuse documentation que Flaubert aimait à rechercher chez ses amis. »

Pour obtenir des renseignements, enrichir ou affiner la genèse de son œuvre, Flaubert se tourne vers ses amis et échange de nombreuses lettres avec ces derniers. Pour l’Éducation sentimentale, Flaubert échange ainsi des lettres avec, parmi d’autres, George Sand, Louis Bouilhet, Maxime du Camp et Ernest Feydeau.

Dans une lettre datée fin 1866, Flaubert sollicite l’aide de son ami Feydeau : « [...] je viens te demander un service [...] Voici la chose ; elle concerne mon bouquin. Mon héros Frédéric a l’envie légitime d’avoir plus d’argent dans sa poche et joue à la Bourse, gagne un peu, puis perd tout, 50 à 60.000 francs. C’est un jeune bourgeois complètement ignorant en ces matières et qui ne sait pas en quoi consiste le 3%. Cela se passe dans l’été de 1847. Donc, de mai à fin août, quelles ont été les valeurs sur lesquelles la spéculation s’est portée de préférence ?
Ainsi, il y a trois phases à mon histoire : 1° Frédéric va chez un agent de change, apporte son argent et se décide pour ce que l’agent de change lui conseille. Est-ce ainsi que cela se passe ? 2° Il gagne. Mais comment ? Et combien ? 3° Il perd tout. Comment ? Et pourquoi ?
Tu seras bien aimable de m’envoyer ce renseignement, qui ne doit pas tenir dans mon livre plus de 6 ou 7 lignes. Mais explique-moi clairement et véridiquement. Fais attention à l’époque : c’est en été 1848, l’été des affaires Praslin et Teste.
Par la même occasion, dis-moi un peu ce que tu deviens et fabriques. »

Le 12 septembre 1867, Ernest Feydeau, qui accessoirement est également courtier en bourse, répond à cette demande de son ami, « clairement et véridiquement ». L’explication donnée par Feydeau occupe deux pleines pages, dans lesquelles il lui propose deux hypothèses possibles, claires et détaillées. « Dans l’été de 1847, Frédéric [...] a dû jouer sur les actions du chemin de fer du Nord [...]. »

Puis Ernest termine ainsi son exposé : « Tu ne comprends pas ? non. C’est pourtant très clair. Voici ce que je te conseille. Fais comme si tu comprenais. Choisis l’une des deux hypothèses. Et puis écris tes sept lignes et envoie-les moi. Je te corrigerai. Et ce sera bien le diable alors si la chute n’est pas réelle et claire. »

Dans l’Éducation sentimentale, Frédéric Moreau profite bien d’un gain (p.235 « Trois jours après, à la fin de juin, les actions du Nord ayant fait quinze francs de hausse, comme il en avait acheté deux mille l’autre mois, il se trouva gagner trente mille francs »), suivi d’une lourde perte (p. 242 : « A la fin de juillet une baisse inexplicable fit tomber les actions du Nord. Frédéric n’avait pas vendu les siennes ; il perdit d’un seul coup soixante mille francs »).
Les conseils de Feydeau se retrouvent ainsi bel et bien dans le roman de Flaubert et correspondent à la longueur souhaitée par l’auteur, à savoir six lignes.

Dans la deuxième partite de sa lettre, Feydeau répond à la dernière question de Flaubert « Maintenant que je t’ai donné le renseignement dont tu as besoin, je réponds à ta question : qu’est-ce que tu fabriques ?
Je fabrique trois choses : 1° un étendard pour le porter haut, au nom de la littérature, en faisant un procès à Michel Lévy - 2° un roman - 3° une collection de coquilles fossiles […] »

1° En 1868 Feydeau publie chez Michel Lévy Le Roman d’une jeune mariée. Noël Parfait, collaborateur de Michel Lévy en modifie le texte sans en prévenir l’auteur. « (rugis, Flaubert !!!) - […] il y a deux personnages qui […] sont juifs. Parfait leur a ôté cette qualité de juifs, sous prétexte que je nourrissais d’odieux préjugés contre une portion de la grande famille humaine […] (rugis de nouveau ! frappe-toi du talon dans le cul. Cela soulage, je l’ai fait.) [...] Je ferai un procès à mort à Michel Lévy. »

2° Feydeau met « la dernière main à un roman qui va faire du bruit […] La Comtesse de Chaslis ou les mœurs du jour. Que tes quarante cheveux ne se hérissent pas en lisant ce titre à la Marmontel. […] Quant aux mœurs du jour, tu les connais. Je les raconte tout au long. Gare là-dessus ! Il est fort peut probable qu’on me décore pour avoir commis ce chef-d’œuvre. » Il paraît cette même année en feuilletons dans le journal la Liberté, puis en volume chez Lévy.

3° Feydeau conte finalement comment, chaque jour, il se rend « accompagné de ton ami Georges dans la falaise de Trouville» et s’essaie au métier de géologue. « Les de Goncourt pourront te donner à cet égard les sentiments les plus malveillants. » L’écrivain annonce aussi qu’il réunit les matériaux pour un roman dans lequel il dira « tout ce [qu’il] pense sur le monde, la vie, le gouvernement et la religion. »

En guise de post-scriptum, Feydeau termine avec ces mots (à noter que lors de la vente de 1931 il était précisé « cette lettre se termine par un P.S. érotique qui nous oblige à la vendre sous enveloppe fermée » - P.S. qui n'est au passage nullement érotique puisqu'il fait référence aux dires mêmes de Flaubert qui comparaît le bouillonnement de la création à une érection) :« Je bande !.... que c’est une horreur !!! »

Provenance : Succession de Mme Franklin Grout-Flaubert, lot n°190 de la vente des 18 et 19 novembre 1931 (il est possible que l’acheteur lors de cette vente soit Sacha Guitry qui y acheta un grand nombre de lettres, manuscrits et objets).

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