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Mains enchantées et autres mains du diable

Main de gloire

Main de gloire
in Charles Nisard, Histoire des livres populaires etc., Paris, d'Amyot, 1854.

Un matin, au commencement du mois de juin dernier, je me suis éveillé d’un rêve, et tout ce dont j’ai pu me souvenir c’est que je me croyais dans un château ancien (rêve tout naturel pour un esprit comme le mien, empli d’histoires gothiques) et que, sur la rampe la plus élevée d’un grand escalier j’ai vu une main gigantesque revêtue d’une armure.1

C’est avec ces quelques mots qu’Horace Walpole relate l’origine du Château d’Otrante. Le roman fondateur du genre gothique serait donc né d’une main, une main gigantesque, à l’image de ce heaume géant dont les plumes s’animent ou de cette tête coupée sans corps des Mystères d’Udolphe, qui terrorise et dont le propriétaire demeure invisible ou inexistant.

Symbole de puissance, de domination voire de destruction ; organe du toucher, du contact et de la communication, la main est le prolongement, l’extension de soi qui écrit, dessine ou grave. Elle est le ‘moi’ et le langage, de celle d’ocre et de noir qui orne les grottes du paléolithique à celle qu’enfant nous traçons dans le sable ou sur une feuille.
Cette main outil, que nous contrôlons intuitivement, siège d’actions, d’émotions ou de messages, véritable médium de notre volonté. D’un geste ou d’une simple contraction elle autorise ou interdit, salue ou rejette, caresse ou repousse, apaise ou hypnotise, saisit ou laisse échapper, menace, empoigne, frappe ou étrangle.

Elle fascine pour tout ce qu’elle représente et se prête volontiers aux récits d’imagination et de fantasmagorie. Au début du dix-neuvième siècle, les progrès et expérimentations de la science laissent entr’apercevoir de terribles et merveilleuses créations ou mutations. On imagine très vite des membres animés bien que séparés de leur corps — théorie renforcée dès la fin du dix-huitième siècle par l’utilisation frénétique de la guillotine et l’idée, pourtant controversée, que même après une séparation violente, les membres restent d’une certaine manière partiellement ‘vivants’ car solidaires du corps d’origine.

Les cas de démembrement dans la littérature ne sont évidemment pas une invention du dix-neuvième siècle, mais avant cette période les parties amputées ne sont en général pas animées. A l’image du récit traditionnel de la Jeune fille sans mains rapporté notamment par les frères Grimm, les membres manquant ne se voient nullement insuffler la vie. Au contraire ils sont même inexistants, et la seule part surnaturelle ou fantastique de ces contes consiste à voir repousser ou renaître les organes disparus. Il y a bien ici et là les récits populaires de victimes de mains invisibles, mais il s’agit plus d’êtres dont on ne perçoit pas le corps, ou d’illusions du fait d’enchantements.

Seule, arrachée de son corps d’origine et pourtant dotée d’une sorte de libre-arbitre la main suscite encore plus d’effroi que ne le ferait le simple revenant et devient dès lors porteuse d’une volonté maléfique. Membre qui se devrait inerte mais qui s’avère animé, elle perturbe encore plus le rapport entre la vie et la mort. De par sa persistance et son caractère indestructible alors que son corps d’origine a été démembré ou a trépassé, elle est porteuse de vie à elle seule tout en restant l’objet de la volonté de son propriétaire.

Ces mains ne sont pas les seuls membres évoqués, décollations et autres amputations sont en effet courantes dans la littérature fantastique. Mais le pied séparé de son corps qui persiste à s’animer, ou cette tête coupée qui s’adresse à son bourreau ou dont le regard hante pour l’éternité sa victime n’arrivent pas à susciter la même terreur que cette main qui désigne et dénonce, saisit, retient, étreint, empoigne ou étrangle.

Le dix-neuvième siècle est donc réellement l’inventeur de cette main mue par une volonté propre. Avec ces mains coupées animées de vie, l’amputation et la disparition deviennent dès lors réapparition et renaissance.

En 1832 Gérard de Nerval publie dans le « Cabinet de lecture » La Main de Gloire : histoire maccaronique. Ce conte est la première oeuvre fantastique de Nerval, mais également le premier texte faisant référenceà cette fantasmagorie de la main (repris en 1852 dans le recueil Contes et Facéties sous le titre de Main Enchantée). Une quarantaine d’années plus tard Maupassant reprend ce modèle de la main coupée et en fait celle d’un assassin avec son tout premier texte : La Main d’écorché. Trente ans après il le modifie et en publie une autre version sous le titre de La Main.2

Entre ces deux auteurs d’autres textes gravitent, soit directement inspirés du modèle nervalien, soit proches de l’idée de Maupassant d’une main qui se venge.

Chez Nerval le récit s’articule autour du mythe de la main de gloire3 dont la recette est empruntée au grimoire de magie le Petit Albert. Le personnage principal vend son âme à un bohémien pour se venger d’un rival. Sa main, possédée, restera animée après sa mort.
C’est aussi un marché qui est au centre du texte d’Alphonse Karr dans lequel un homme vend sa main au diable, mais cette fois-ci pour le salut de son frère.
Dans la nouvelle d’Adrien Robert, comme chez Maupassant, la main est porteuse de la vengeance de son propriétaire - à noter que la main d’écorché était la propriété d’un sorcier qui y accordait beaucoup d’importance, ce qui nous renvoie ainsi au bohémien de Nerval.
Henri Lavedan et Verlaine présentent également une main qui se venge mais on peut relever un détail d’importance chez ce dernier : c’estle seul texte dans lequel est clairement évoquée l’idée de « solidarité existant même après une séparation violente entre les membres d’un corps et le corps lui-même ».
Le récit de Marcel Schwob, qui nous renvoie encore à Nerval, estcentré sur une main de gloire et son utilisation, alors que chez Arthur Conan Doyle, le moteur du récit est l’absence de repos d’un défunt tant que son fantôme ne retrouve pas sa main.

Dans tous les cas, nous avons affaire soit à des victimes qui se vengent, soit à des héros quasi faustiens qui, plutôt que leur âme, vendent leur main au diable.

Le cas de Willhelm Hauff est différent. Dans son Histoire de la main coupée, le membre ne s’anime pas : il est le prix à payer. Pas de magie ou de phénomène de revenance mais, par appât du gain le personnage principal vend, sans s’en douter, sa main à « l’homme en rouge ». Et, même si ce texte sort quelque peu du sujet des mains coupées animées,pourquoi bouderions-nous, en guise d’introduction à cette anthologie, le plaisir d’un mystérieux homme en rouge aux yeux ardents, de la décollation d’une innocente et belle victime, suivie d’une amputation ?

Le texte de Jules Clarétie, que nous avons classé en annexe, diffère également des textes ‘centraux’ mais, à l’image de Hauff que nous avons choisi pour entrer dans le sujet, L’Homme aux mains de cire nous permet d’en sortir avec une histoire qui lie mains, vampirisme et folie dans le « cauchemar d’un homme éveillé ».

Quant à la nouvelle de Charles Buet, La Tour Griffe-d’or, sa fin est suffisamment ouverte pour que le lecteur décide par lui-même de ce que cette main symbolise.

Nous avons en outre reproduit la courte nouvelle La Peau qui tue. Publiée en novembre 1875, elle est présentée comme « un scénario que Gérard de Nerval comptait développer plus tard ». Signée Punch, elle estsuivie d’un paragraphe précisant également que « M. Edmond About ne saurait être accusé de plagiat, attendu qu’il n’a jamais eu connaissance de ce manuscrit ».
Ce texte pose problème. D’après Aristide Marie4, ce « prétenduscénario de Gérard […] ne doit être accepté qu’avec réserve », ce qui semble, à sa lecture, une évidence. Mais, dans l’édition Pléiade des oeuvres, Albert Béguin et Jean Richer notent qu’il pourrait s’agir d’une « ébauche de Nerval laissée chez un ami quelques jours avant son suicide ».

Le véritable auteur de ce texte ne sera peut-être jamais connu (même s’il semble désormais attesté qu’il s’agit du journaliste Gaston Pérodeau, également connu sous le pseudonyme de Vassy) mais il est précieux à notre anthologie car il permet en quelque sorte de boucler la boucle.
Pour ce qui est de l’allusion à About, nous retrouvons en effet la greffe d’un membre, point central du Nez d’un notaire. Ensuite, la prétendue attribution à Nerval sert au moins d’hommage au créateur et initiateur de toutes ces mains coupées animées. Et enfin, comment ne pas retrouver le texte de Maupassant dans ce récit ? Le personnage principal de La Peau qui tue, Holmer, se fait poser une nouvelle peau, en d’autres termes une main d’écorché, titre de la nouvelle de Maupassant. La main dont provient la peau est celle d’un criminel condamné pour avoir tué sa femme, ce qui est également le casde La Main d’écorché. Les affaires sont toutes deux rapportées par voie de presse, et Holmer est homme de loi, tout comme le juge d’instruction de Maupassant.
La Peau qui tue paraît en novembre 1875, La Main d’écorché en janvier de la même année. Nerval meurt en 1855 et Le Nez d’un notaire est publié en 1862. Le texte de ce mystérieux et facétieux « punch » ne doit donc être vu que comme un amusant hommage ou pastiche parodique — sauf bien évidemment s’il s’avérait que ce texte n’est pas un « faux Nerval » …


Ont volontairement été laissés de côté les nombreux textes qui, bien qu’en apparence liés au sujet, sortent du domaine strict de la fantasmagorie de la main. La fin du siècle ne manque en effet pas de récits de déformations, malformations ou amputations, de nouvelles ou romans qui relèvent du grand-guignol ou de textes narrant les aventures de pathétiques violeurs et criminels qui se croient porteurs de mains de tueurs. Mais ces textes sont en réalité très éloignés des thèmes de la main enchantée ou de la main vendue au diable.
Cette main, magique, spectrale ou infernale pour les romantiques, devient pathologie, délire ou aliénation pour les écrivains de la fin du siècle. Un basculement s’opère, de l’étrange à l’étranger, des membres « revenants » des romantiques aux démembrés des fin-de-siècle, et sort, dès lors, du sujet de cette anthologie. Lire la suite

Extrait d'une des nouvelles

[...] Une cathédrale gigantesque, infiniment plus colossale que Saint-Pierre de Rome, Sainte-Sophie de Constantinople ou la mosquée de Cordoue. Entourée de chapelles dont la moindre est une basilique. Le style de ce temple sans pareil est, à proprement parler, le style qu’on ne connaît point hors du rêve. Ce n’est pas plus l’ogive gothique de Cologne, que la magnificence ordonnée et froide de la Vaticane, ou les splendeurs orientales des hypogées de l’Inde. Mais un mélange de tous ces ordres, harmonieusement combinés et confondus en un ensemble parfait.
Coupoles géantes, forêts de colonnes monolithes, de pilastres solides à supporter sur leur entablement le Sérapéum, absides énormes commele Colysée, portiques sous lesquels s’abriterait une capitale. Enfin un paradis grandiose où tout un peuple pourrait adorer Dieu.
Les moindres détails donnent le vertige. Les statues sont des colosses plus hauts que celui de Nabuchodonosor ; ces lions, soutenant un pupitre, sont plus énormes que les taureaux à face humaine de Khorsabad. Sur les autels, des cierges grands comme les mats d’un navire sont plantés sur des candélabres soutenus par des Cyclopes.
Des lacs d’huile de santal et d’essence de roses emplissent des vasques d’airain où l’on noierait une ville, suspendues aux voûtes par des chaînes faites d’obélisques entrelacés.
A peine si les conceptions extraordinaires de Gustave Doré dans son Arioste, se peuvent comparer à ces perspectives inouïes de colonnades se perpétuant sur une longueur de plusieurs lieues. Vous souvenez-vous d’un palais soutenu par des piliers que supportent, en guise de socles, desthéories d’anges aux ailes éployées ? Chaque pilier dépasse en hauteur le munster de Strasbourg. Dans mon rêve ce ne seraient là que gites de pygmées !
La richesse des matériaux dépasse tout ce qui peut se concevoir. La mosaïque du pavé offrant les capricieux dessins, l’ornementation fantastique, les couleurs nuancées à l’infini d’un tapis du Beloutchistan, est composée des marbres les plus précieux, depuis le portor, jusqu’aux brèches violettes et à la pierre de Coracy qu’on recueille sur la côte de Malabar.
Les fûts des colonnes sont en onyx translucide, en albâtre ubané, en jaspe sanguin, en cornaline et en sardoine.
Les piédestaux sont des blocs de malachite et de lapis-lazuli. Quant aux autels, ce sont des soleils étincelants de rubis, de topazes, de diamants, et l’or n’est employé que pour les clous forgés, les verrous et les serrures des portes.
Dans ce temple, des milliers de générations se succédant ont entassé toutes les merveilles de l’art humain. Que dis-je ? Les chefs-d’oeuvre qu’on y contemple laissent bien loin derrière eux les chefs-d’oeuvre enfantés par les Michel-Ange et les Raphaël, les Alonzo Cano, les Rubens, pour ne citer que les demi-dieux auxquels nous élevons des autels ...
Or, une foule innombrable passait, devant mes yeux, sous les voûtes de l’église dont je me fatiguais à admirer l’indicible beauté. Des hommes, des femmes, des enfants, de toutes les conditions, de tous les temps, portant les costumes de toutes les époques, la chlamyde et la toge romaines, la tunique lâche des Grecs, le calasiris et le pschent des Egyptiens, les robes raides d’orfrois des anciens Asiatiques, les pourpoints et les armures dumoyen-âge... Que sais-je encore? Il me parut que tous les peuples du monde, et depuis le commencement du monde, défilaient devant moi, ceux de l’âge de pierre, hirsutes et sauvages, ceux de notre siècle, épuisés de langueur, ceux qui sont ensevelis dans la poussière de quarante siècles au pied de la tour de Babel, ou sous les vagues de naphte de la mer Morte, et ceux que notre civilisation n’a pas su encore découvrir.
Et tout à coup ce tableau disparut sans laisser aucune trace.

J’étais encore dans une basilique, très belle et très grande, mais ni plus belle ni plus grande que ne peuvent le concevoir notre esprit et notre raison. Un temple louis-quatorzien, tout en marbre blanc et en marbre noir, avec des étoiles de bronze constellent le dallage, en granit bleuâtre. L’aspect sévère, froid. Un jour gris tombant de verrières claires.
Des milliers de cierges allumés, brûlaient dans ce jour blafard, dardaient une langue de flamme jaune, sans éclat, presque sans lumière. Et toutes les chapelles du pourtour des nefs et du choeur étaient closes par des barrières tendues de drap noir à larmes d’argent.
Dans les stalles du choeur un grand nombre de prêtres psalmodientsur le ton lugubre du plain-chant les sept psaumes de la pénitence. Mais l’église était vide.
Soudain, les portes s’ouvrirent sans aucun bruit, et je vis entrer une foule de gens, portant un costume que je ne pus reconnaître ni pourcelui d’un pays déterminé, ni pour celui d’une époque historique. Tous ces gens brandissaient un cierge allumé, et qui ne répandait aucune lumière.
Enfin je m’aperçus avec une terreur inexprimable que, dans toute cette multitude, je ne distinguais pas un seul visage. Non, je ne voyais pas un visage. Ces figures n’avaient pas de traits, pas d’yeux, pas de bouche. Et je me sentais regardé, et j’entendais des voix qui ne résonnaient point.
Et, dans le choeur, les prêtres qui psalmodiaient n’avaient, eux aussi, ni traits, ni visage, et pas même la grimaçante ossature de la tête de mort, les dents branlantes en un rictus sinistre, et les effroyables orbites vides d’yeux.
La procession défilait, allongeant ses anneaux le long des basses nefs. Ce cortège entourait un cercueil, porté à bras par huit hommes revêtus de cagoules sans couleur, ou plutôt qui m’apparaissaient tantôt noires,tantôt rouges, ou bien subitement transparentes, comme du cristal, et sans que je visse rien à travers leurs plis diaphanes.[...] Lire la suite

Addenda

Marcel Schwob, en livrant sa Main de gloire en 1893, n’a en réalité rien produit et s’est contenté de reprendre un conte traditionnel anglais dont nous livrons ci-dessous la version donnée en 1875 par Loys Brueyre5.

La Main enflammée
Gould – Yorkshire

Par une nuit noire, après que toutes les ouvertures eurent été fermées, on entendit frapper à la porte d’une auberge solitaire, située au milieu d’une lande inculte.
La porte fut ouverte, et l’on vit paraître tout transi un pauvre mendiant, les haillons dégouttant de pluie et les mains bleuies par le froid. Il demanda tristement l’hospitalité, qui lui fut cordialement accordée. Comme il n’y avait pas de lit inoccupé dans la maison, il dut s’étendre sur un paillasson devant le feu.
Tout le monde alla se coucher, sauf la servant qui, de sa cuisine, pouvait voir dans la grande salle par une lucarne ménagée dans la porte. Quand le mendiant se fut assuré qu’il était seul, la servante le vit se lever, s’asseoir à la table, tirer de sa poche une main noire et desséchée, et la fixer dans le chandelier. Ensuite il graissa les doigts, et y appliquant une mèche, il y mit le feu. Remplie d’horreur, la fille monta quatre à quatre les marches de l’escalier et essaya d’éveiller les maître et les domestiques de la maison ; mais tout fut vain, ils dormaient d’un sommeil magique. Alors elle redescendit, et regardant encore à travers la lucarne, elle vit flamber les doigts de la main ; le pouce seul ne donnait pas de lumière, parce que l’une des personnes de la maison n’était pas endormie. Le mendiant se mit alors à fourrer dans un grand sac tout ce qu’il trouvait à sa convenance, car aucune serrure n’était capable de résister à l’application de la main enflammée. Ensuite, posant à terre ce singulier flambeau, l’homme pénétra dans un appartement voisin. Dès qu’il fut parti, la fille arriva derrière lui, et, saisissant la main, elle s’efforça d’éteindre les flammes jaunâtres qui tremblotaient au bout des doigts. En vain elle souffla dessus, en vain elle versa sur elles de la bière, les doigts n’en devenaient que plus ardents ; elle y jeta de l’eau, mais la flamme brûlait toujours. Comme dernière ressource, elle saisit une cruche de lait, et, la renversant sur les quatre doigts enflammés, elle parvint enfin à les éteindre.
Poussant un cri perçant, elle se précipita à la porte de la chambre où était entré le mendiant et la ferma à double tour. Toute la maison s’éveilla, et le voleur fut pris et pendu.

Main de gloire

Mains enchantées et autres mains du diable traitant de la fantasmagorie de la main dans la littérature, nous pouvons ici faire une exception et sortir de la littérature pour en venir au folklore des sciences occultes en reproduisant ce que Nisard dit de la Main de Gloire :

« Que dirai-je de la Main de gloire, autre talisman ? Si j'avais l'honneur d'être gouverneur de la Banque de Fiance ou garde du Trésor public, je vivrais dans un état de transes et d'insomnie perpétuel, en considérant à combien peu de chose il tiendrait qu'on ne dévalisât nia caisse, et l'impossibilité où je serais de m'y opposer. La garde elle-même qui veillerait à mes portes, se composât-elle de plusieurs bataillons, ne me rassurerait nullement, puisque ce talisman, au moyen duquel on déjouerait sa surveillance, la forcerait d'assister l'arme au bras à l'enlèvement de mes lingots. Je viens au fait.

De la Main de gloire dont se servent les scélérats voleurs pour entrer dans les maisons, de nuit, sans empêchement.
J'avoue que je n'ai jamais éprouvé le secret de la Main de gloire ; mais j'ai assisté trois fois au jugement définitif de certains scélérats, qui confessèrent à la torture s'être servis de la Main de gloire dans les vols qu'ils avaient faits ; et comme, dans l'interrogatoire, on leur demanda ce que c'était, et comment ils l'avaient eue, et quel en était l'usage, ils répondirent premièrement que l'usage de la Main de gloireétait de stupéfier et rendre immobiles ceux à qui on la présentait, en sorte qu'ils ne pouvaient non plus branler que s'ils étaient morts ; secondement, que c'était la main d'un homme mis à mort en suite d'une condamnation juridique ; troisièmement, qu'il fallait la préparer en la manière suivante : On prend la main droite ou la gauche d'un pendu ou d'un décapité, qu'on achète du bourreau ou du gardien de l'amphithéâtre où le corps aura été déposé après l'exécution ; on l'enveloppe dans un morceau de drap mortuaire, puis on la met dans un vase de terre avec du zimat, du salpêtre, du sel et du poivre long, le tout bien pulvérisé : on la laisse pendant quinze jours dans ce pot ; puis, l'ayant tirée, on l'expose au grand soleil de la canicule, jusqu'à ce qu'elle soit devenue bien sèche; et, si le soleil ne suffit pas, on la met dans un four qui soit chauffé avec de la fougère ou de la verveine, puis l'on compose une espèce de chandelle avec de la graisse de supplicié, de la cire vierge et du sésame de Laponie, et l'on se sert de cette Main de gloire comme d'un chandelier pour tenir cette chandelle allumée ; et dans tous les lieux où l'on va avec ce funeste instrument, ceux qui y sont demeurent immobiles. Et, sur ce qu'on leur demanda s'il n'y avait point de remède pour se garantir de ce prestige, ils dirent que la Main de gloire devenait sans effet, et que les voleurs ne pourraient s'en servir, si on frottait le seuil de la porte de la maison, ou les autres endroits par où ils peuvent entrer, avec un onguent composé du fiel de chai noir, de graisse de poule blanche et du sang de chouette, et qu'il fallait que cette confection fut faite dans le temps de la canicule. […]

Je doute fort qu'elle soit de l'invention d'Albert, puisqu'il était trop honnête pour révéler, s'il l'eût connu, un pareil secret. C'est évidemment l'œuvre d'une civilisation plus avancée, et on raconte des traits de Cartouche et de Mandrin qui feraient croire volontiers que ce talisman ne leur était pas inconnu.
Au reste, les pertes que j'aurais faites par la grâce de cette main, je les réparerais facilement au moyen d'un autre secret, « révélé par Cardan. » Il s'agit de la découverte d'un trésor.

Il faut, dit-il, avoir une grosse chandelle composée de suif humain, qu'on se procure dans les amphithéâtres des hôpitaux où l'on étudie l'anatomie, et qu'elle soit enclavée dans un morceau de bois de coudrier fait en la manière qui est représentée dans la figure suivante : (cf illustration sur le côté) et si la chandelle, étant allumée dans le lieu souterrain, y fait beaucoup de bruit en pétillant avec éclat, c'est une marque qu'il y a un trésor en ce lieu, et plus on approchera du trésor, plus la chandelle pétillera, et enfin elle s'éteindra quand on sera tout à fait proche. Il faut avoir d'autres chandelles dans des lanternes, afin de ne pas demeurer sans lumière. Quand on a des raisons solides pour croire que ce sont des hommes défunts qui gardent les trésors, il est bon d'avoir des cierges bénits au lieu de chandelles communes, et les conjurer de la part de Dieu de déclarer si l'on peut faire quelque chose pour les mettre en lieu de bon repos, et il ne faudra jamais manquer d'exécuter ce qu'ils auront demandé. […] »6

1 - « I waked one morning, in the beginning of last June, from a dream, of which, all I could recover was, that I had thought myself in an ancient castle (a very natural dream for a head filled like mine with Gothic story), and that on the uppermost bannister of a great staircase I saw a gigantic hand in armour. » Lettre d’Horace Walpole au rév. William Cole, 9 mars 1765, in Private correspondance of Horace Walpole, Rodweel and Martin, 1820, p. 21.
2 - « La Main d’écorché, que publia en 1875 l’Almanach de Pont-à-Mousson sous le pseudonyme de Joseph Prunier, marque les tout premiers débuts du conteur dans le genre littéraire auquel il doit sa gloire. Ainsi que le révèle un récit postérieur, L’Anglais d’Etretat, l’affabulation de cette oeuvre est née d’un souvenir. En 1864, Maupassant a fait la connaissance, en Normandie, du poète Algernon Charles Swinburne, auquel il devait consacrer des pages enthousiastes. Swinburne logeait chez un autre anglais, M. Powel, dont les habitudes étranges défrayaient la chronique du pays. Cet original possédait, entre autres reliques, une main d’écorché qui gardait « sa peau séchée, ses muscles noirs mis à nu, et, sur l’os, blanc comme de la neige, des traces de sang ancien ». Grâce à la bienveillante intervention de Swinburne, le jeune Guy reçut en cadeau ce débris humain ; il le conserva jalousement ; quelques années plus tard, à Paris, il l’accrocha dans sa chambre, rue de Moncey, où des amis purent le contempler à loisir ; selon l’un d’entre eux, Léon Fontaine, il résista longtemps à la tentation de le suspendre au cordon de sa porte […]. Maupassant devait remanier profondément ce conte. En 1884, La Main d’écorché devient La Main et prend place, sous ce titre, dans Les Contes du jour et de la nuit. Fidèle à ses souvenirs de jeunesse, il met directement en scène, cette fois, l’Anglais d’Etretat, sous le nom transparent de Rowel. » (Le Conte fantastique en France, Pierre-Georges Castex, Corti, 1951, pp. 368-369).
La date donnée pour la rencontre avec Swinburne est visiblement fausse, d’après les différentes sources et Maupassant lui-même, l’aventure se serait passée en 1867 ou 1868. Pour ce qui est du présent reçu par Maupassant, les Goncourt, dans leur Journal, citent cette main et pensent se rappeler qu’elle servait de presse-papier.
3 - Sans entrer dans les détails, une main de gloire serait un mot dérivé de mandegloire, lui même dérivé de mandragore. Cette racine, réputée pousser au pied des pendus avait, selon certains, des pouvoirs magiques. Par extension, cette main de gloire devient la main coupée d’un pendu, qui conférerait au brigand une lumière invisible des autres personnes, maintiendrait dans un profond sommeil les habitants d’une maison, permettrait de trouver des trésors et même de lever les barres des portes ou d’ouvrir les serrures. Pour l’anecdote, on en trouve également une version allemande nommée « pouce » de gloire, qui serait obtenue en coupant les doigts d’un bébé, non pas mort né, mais mort avant la naissance et extrait du ventre de sa mère décédée – cette dernière, criminelle, devant évidemment avoir été pendue ou exécutée ou s’être pendue elle-même…
4 - Bibliographie des ouvrages de Gérard de Nerval, Aristide Marie, Honoré Champion, 1926.
5 - in Contes populaires de la Grande-Bretagne, Paris, Hachette, 1875.
6 - Charles Nisard, Histoire des livres populaires etc., Paris, d’Amyot, 1854.

Florian Balduc

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Mains enchantées

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