La Peste vampirique
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Peste vampirique - Naissance du mythe

Origines du terme

Le vampire des pays de l’Est fait sa première apparition en France en 1659 dans une lettre de Pierre Des Noyers au mathématicien Ismaël Bouillaud. Il y fait mention d’une maladie qui frappe l’Ukraine et qui semble assez proche des croyances en cours au seizième siècle à Venise lors de l’épisode de peste : des morts (appelés mastiqueurs) mangeraient leur linceul puis leurs bras, et les membres de leurs familles décèderaient. Cette maladie, qui ne s’appelle pas encore vampire, s’appelle « en langue ruthénienne, Upior, et en polonais, Friga. […] Je vous avoue que j’ai peine à ne pas croire que c’est une pure superstition »1.

Nous devons ensuite la première mention d’une créature suceuse de sang à Claude Commiers. Dans un article portant sur la baguette divinatoire paru en mars 1693 dans le Mercure Galant, il mentionne ces créatures qui agiraient en Pologne.2 Deux mois plus tard, Pierre Des Noyers rapporte, toujours dans le Mercure, le cas de « démons » suceurs de sang qui séviraient en Pologne et en Russie3. Le vampire gagne du terrain, passe du statut de maladie à oeuvre du démon, mais surtout, en comparant et en mêlant dans son article vampires et stryges, Des Noyers est le premier à introduire la confusion, à dénaturer cette créature des pays de l’Est. D’autres textes suivront, associant désormais et plus ou moins définitivement les vampires aux stryges.

Le terme de vampire n’apparaît quant à lui qu’au dix-huitième siècle. Le mot vampire, qui viendrait du serbe vàmpir4 fait sa première apparition en France dans l’article d’une gazette en 17325, avant d’être repris en 1738 par Boyers d’Argens6, puis par Calmet7.

Ces deux auteurs, tentant dans leurs ouvrages respectifs de présenter et d’expliquer à un public de tradition gréco-latine ce qu’est ce vampire des pays de l’Est, suivent l’exemple de leurs prédécesseurs et le comparent à des figures connues comme les stryges et les lamies, achevant ainsi la confusion et l’amalgame.

Dans ce siècle des Lumières le diable est mort, on ne croit plus ni aux revenants ni aux sorcières. Ce non-mort, ce cadavre animé nouveau venu de l’Est réussit, malgré lui, à vampiriser les autres buveurs de sang en les faisant plus ou moins disparaître, ou plutôt en les assimilant tous au terme devenu générique de vampire. Le mythe devient une image, une figure qui définit dès lors l’intégralité du spectre des créatures buveuses de sang, qu’elles soient vrais revenants ou simples créatures maléfiques qui peuvent prendre apparence humaine.

La Peste vampirique

Au dix-huitième siècle l’Europe centrale est victime d’une véritable épidémie de vampires. Les cas sont nombreux, attestés et vérifiés et une seule conclusion s’impose, la Hongrie, la Pologne, la Bulgarie et quelques autres pays voisins sont frappés d’une peste vampirique.
La question ne se pose évidemment pas, les vampires n’existent pas. En revanche de nombreux cas sont attestés et recensés.

Trois circonstances semblent pouvoir expliquer cette croyance : les coutumes et superstitions des pays de l’Est ; la récente occupation ottomane8 ; et des causes médicales, non encore identifiées à l’époque.

Causes médicales

Pour que la plupart des observateurs, y compris étrangers, en viennent à parler de victimes de vampires ou d’épidémie, la superstition ou les croyances ne suffisent pas. Pour pouvoir affirmer et attester de l’existence de ces démons, des preuves, des signes sont nécessaires.

Un certain nombre de cadavres déterrés présentaient réellement des signes de non décomposition : certains semblaient ainsi avoir plus d’embonpoint qu’à l’heure de leur mort, un teint anormal et des ongles ou cheveux qui avaient poussé. Certains corps, une fois percés, semblaient pousser un cri et laissaient échapper un liquide pris alors pour le sang de leurs victimes. Et des vivants présentaient bien tous les signes traditionnellement associés aux victimes des vampires : teint pâle, soif anormale, fatigue, réaction à l’ail, peur du soleil, etc.

Les causes de ces symptômes, multiples, peuvent néanmoins être classées dans deux grandes catégories : les marques des morts et les marques des vivants, ou pour reprendre la définition du dictionnaire de Trévoux de 1771 : les vampires actifs et les vampires passifs.9

Pour ce qui est des morts, l’apparence supposée anormale de ces cadavres serait visiblement due à une mauvaise décomposition du corps en raison d’un sol soit gelé, soit trop riche en arsenic - ces facteurs ralentissant parfois considérablement la décomposition. Ainsi conservés, les cadavres présentent un teint anormalement rosé, la peau contractée donne l’illusion qu’ongles et cheveux ont poussé et que les dents sont plus proéminentes, et le corps gonflé par les gaz de décomposition interne laisse une fois percé échapper ce gaz et se dégonfle, faisant parfois un bruit que les superstitieux paysans prenaient le plus simplement du monde pour le râle d’un vampire expirant.

Pour ce qui des vivants, en d’autres termes des victimes supposées de vampires, elles montraient toutes les mêmes signes, les mêmes preuves incontestables qu’elles avaient été vampirisées : affaiblissement, pâleur, couleur des yeux, traces de sang aux lèvres, réaction à l’ail ou à la lumière du soleil, agressivité, etc.
Parmi les différentes causes médicales possibles, nous en relèverons trois, suffisamment parlantes pour que nous puissions sans mal y retrouver la plupart des caractéristiques du vampire.

La première est congénitale et c’est le biochimiste David Dolphin qui en 1985 a le premier mis en avant le lien entre cette maladie et le mythe des vampires et des loups-garous. La porphyrie, maladie génétique rare mais qui d’après ses recherches était assez répandue dans les pays de l’Est, est liée à une accumulation de porphyrines dans le sang et les tissus, et peut être à l’origine de divers symptômes, en tous points similaires aux caractéristiques de ces supposés vampires.
Cette maladie qui, pour simplifier les choses, provoque la destruction du sang, peut avoir pour effets une photosensibilité extrême ; une coloration rougeâtre des dents et des ongles ; une nécrose des tissus conjonctifs, dont les gencives, qui font ressortir anormalement les dents ; une croissance rapide des cheveux ; une anémie accompagnée de fortes douleurs abdominales ; des déformations physiques telles que nez et doigts qui se décharnent10 ; des troubles neuropsychiatriques et une allergie à l’allicine, un des principes actifs de l’ail.

La seconde cause possible est tout simplement la tuberculose. Cette maladie extrêmement contagieuse dont les bactéries, très résistantes, sont transmises par l’air, décimait des familles entières dont les membres, déclinant et décédant les uns après les autres ne pouvaient en toute logique qu’être les victimes d’un vampire. Les symptômes de la tuberculose sont l’amaigrissement, la perte d’appétit, la pâleur et la langueur, des yeux qui peuvent virer au rouge ou au jaune et devenir dans certains cas hypersensibles à la lumière, et bien évidemment une toux accompagnée de crachats de sang.11

Et la dernière cause que nous évoquerons ici est la rage. Au Moyen-Age la différence entre loup-garou et vampire est assez peu marquée, et au dix-huitième siècle, on croit encore à ces deux créatures dans un certain nombre de pays de l’Est (ainsi qu’en Grèce). Cette maladie, qui se transmet par léchage ou morsure s’adaptait ainsi parfaitement au mode de contamination et de transformation supposé tant du vampire que du loup-garou. Le virus de la rage se propage dans le système nerveux, gagne le cerveau, et le décès survient entre deux et dix jours après l’apparition des symptômes, parmi lesquels nous pouvons relever la confusion, l’agitation, l’agressivité et des hallucinations.
En 1998, le neurologiste Juan Gómez-Alonso établit un lien entre rage et vampirisme12 et surtout entre certains foyers connus de rages et les cas recensés de vampirisme (hypothèse qu’il avait déjà émise dans un article datant de 1982). D’après ses recherches, environ un quart des hommes contaminés ont tendance à mordre les autres. Les personnes infectées développent une hypersensibilité et peuvent réagir à la lumière ou à l’ail, ont parfois un filet de sang à la bouche, et les troubles du sommeil dont elles souffrent pourraient également permettre d’apporter une explication à la vie nocturne et à l’appétit sexuel attribués au vampire.

Et le dernier point, peut-être le plus intéressant d’un point de vue littéraire : le neurologiste avance qu’en raison de leur hypersensibilité, les personnes porteuses de la rage réagissent non seulement à l’eau, aux odeurs et à la lumière, mais également aux miroirs.13

Aucune de ces maladies n’est évidemment suffisante à elle seule pour expliquer les vampires, mais mêlées aux superstitions, aux tensions religieuses et frontalières, au désir sexuel et à la peur de la mort, elles permettent non pas de justifier, mais à défaut de comprendre comment et pourquoi le vampire a pu hanter les campagnes des pays de l’Est pendant de si nombreuses années.

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1 - Lettre ccxxxv, Pierre Des Noyers, in Lettres de Pierre Des Noyers, Berlin, B. Behr, 1659.
2 - « La Baguette justifiée », Claude Commiers, in Mercure Galant, mars 1693, p.115-116.
3 - « Article fort extraordinaire », Pierre Des Noyers, in Mercure Galant, mai 1693, p. 62-70.
4 - Le mot français vampire viendrait de l’allemand vampir, dérivé lui-même du serbe vàmpir. Des formes comme oupire et upir apparaissent à la même époque en France, dérivées du thèque upìr et du russe upyr’ – dont l’origine serait vraisemblablement uber, mot turc qui signifie sorcière.
5 - Un article de la livraison du lundi 3 mars 1732 du Glaneur (Le Glaneur historique, moral, littéraire, galant et calotin etc., La Haye) rapporte pour la première fois le cas le plus célèbre de vampire, celui d’Arnold Paole, qui sera repris par la plupart des commentateurs, et que nous retrouvons également dans la préface de Lamothe-Langon. La semaine suivante, le London Journal reprend l’information dans un article intitulé Medreyga in Hungary, Jan. 7, 1732.
6 - Lettres Juives, ou Lettres d’un Juif en Voyage à Paris à ses Amis en divers Endroits, La Haye, Pierre Paupie, 1735-1737.
7 - Traité sur les apparitions des esprits et sur les vampires ou les revenans de Hongrie, de Moravie, etc., Paris, de Bure l’aîné, 1746.
8 - Au milieu du seizième siècle, l’Empire ottoman envahit la Hongrie et jusqu’à la fin du dix-huitième siècle Turcs et chrétiens doivent cohabiter. Les zones tout juste libérées vivent dans le souvenir du sanguinaire occupant turc qui s’en prit à leur terre, à leur religion et à leur culture. Alors que les chrétiens ont reconquis leur territoire, les paysans slaves, vivant sous l’emprise de puissantes superstitions (qui s’avèrent plus fortes que le pouvoir de l’Eglise), associent très vite l’envahisseur turc au diable, à celui qui est venu détruire un peuple, prendre et se nourrir de son sang.
La plupart des cas recensés de vampirisme se situent dans les zones de frontières interreligieuses (L’infortuné Arnold Paole racontait ainsi « qu’aux environs de Cossova & sur les frontières de la Servie Turque, il avait été tourmenté par un Vampire » - Lettres juives, lettre 137). Une caractéristique commune lie toutes les victimes de ces vampires : elles étaient toutes chrétiennes. D’un point de vue culturel ou identitaire, le vampire n’est rien d’autre que l’ennemi des chrétiens, qui s’en prend à la famille, au village. Il est un monstre sanguinaire qui veut leur destruction, il est le vampire.
9 - Le mot vampire fait son apparition en 1771 dans le dictionnaire de Trévoux (dans l’édition précédente l’entrée Vampire renvoie à Stryges).
« On distingue deux sortes de Vampires, les Vampires actifs et les Vampires passifs. Les premiers sont les morts revenants qui sucent le sang des vivants. Les seconds sont les vivants sucés : mais les Vampires passifs une fois morts deviennent Vampires actifs » (Dictionnaire universel français et latin, Paris, Compagnie des Libraires Associés, 1771, tome viii, p. 285)
10 - Même si cet accessoire ne sert en premier lieu qu’à dissimuler la réalité du cadavre, tout comme le collier des Colliers de velours, nous pouvons néanmoins relever pour l’anecdote la main en permanence gantée d’Alinska, qui se révèlera « hideuse main décharnée d’un squelette ».
11 - Pour faire écho à la tuberculose, une des scènes de La Vampire, ou la vierge de Hongrie met en scène Alinska, à la recherche de sang, se nourrissant en posant sa bouche sur celle de sa victime et semblant aspirer le sang de ses poumons - scène qui n’est pas non plus sans rappeler le Léa de Barbey d’Aurevilly, paru huit ans plus tard.
12 - Rabies : a possible explanation for the vampire legend, J. Gómez-Alonso, in Neurology 51, septembre 1998, pp. 856-859.
13 - Gómez-Alonso rappelle également qu’on disait autrefois qu’une personne capable de se regarder dans un miroir n’était pas porteuse de la rage. Il est dès lors aisé en littérature de concevoir l’absence de reflet du vampire dans les miroirs.

Florian Balduc

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Sources

Docteur Schnabel de Rome, gravure attribuée à Paul Fürst, 1656, in Die Karikatur und Satire in der Medezin, etc., Eugen Holländer, Stuttgart, Enke, 1921.

Sources

Il faut, en attendant, que je vous dise un mot sur une maladie en Ukraine, que je croirais fabuleuse, si des gens d’honneur ne l’attestaient de leur témoignage, et si la chose n’était tenue pour si certaine dans le pays, qu’on y passerait pour ridicule d’en vouloir douter. On l’appelle, en langue ruthénienne, Upior (Vampire), et en polonais Friga. Voici ce que c’est : lorsqu’une personne, qui apporta des dents en naissant, meurt, elle mange, dans son cercueil, d’abord les habits, pièce à pièce, ensuite ses mains et ses bras ; et, durant ce temps, ceux de sa famille et de sa maison meurent l’un après l’autre : l’un n’est pas mort, que l’autre est déjà malade pour mourir, et cela dure jusqu’à ce qu’il en soit mort trois fois neuf ; c’est de là que vient le nom de Friga, ou Upior, ce qui est la même chose. Mais, lorsqu’on s’aperçoit que c’est de cette maladie que l’on meurt, on va déterrer le premier mort qu’on trouve, et qui, comme je l’ai dit, mange ses vêtements ou ses bras ; on lui coupe la tête : alors le sang tout clair en sort, comme il ferait d’une personne vivante ; et après cela, la mortalité cesse aussitôt dans sa famille, et le nombre de trois fois neuf ne meurt plus, comme cela serait arrivé autrement. On dit que cela arrive aussi quelquefois parmi les chevaux. Je vous avoue que j’ai peine à ne pas croire que c’est une pure superstition.

Pierre Des Noyers, Lettre ccxxxv, in Lettres de Pierre Des Noyers, Berlin, B. Behr, 1659.

J’examinerai en dernier lieu ce qui oblige à présent les Polonais à couper la tête aux corps morts de leurs parents avant qu’on les mette en terre ; ou à leur mettre un haussecol, afin qu’ils ne mâchent point leur suaire ou drap dans lequel ils sont ensevelis, et pour empêcher que par quelque sympathie, disent-ils, ils n’attirent le sang de leurs parents, dont les corps enterrés ont été trouvés par tout couverts de sang. On attribuait autrefois aux Sorciers ce sucement du sang des veines.

Claude Commiers, « La Baguette justifiée », in Mercure Galant, mars 1693, p.115-116.

Vous avez peut-être entendu déjà parler d’une chose fort extraordinaire qui se trouve en Pologne, et principalement en Russie. Ce sont des Corps morts que l’on appelle en latin Striges, et en langue du pays Upierz, et qui ont une certaine humeur que le commun peuple et plusieurs personnes savantes assurent être du sang. On dit que le Démon tire ce sang du corps d’une personne vivante, ou de quelques bestiaux, et qu’il le porte dans un corps mort, parce qu’on prétend que le Démon sort de ce Cadavre en de certains temps, depuis midi jusques à minuit, après quoi il y retourne et y met le sang qu’il a amassé. Il s’y trouve avec le temps en telle abondance, qu’il sort par la bouche, par le nez, et surtout par les oreilles du Mort, en sorte que le Cadavre nage dans son Cercueil. Il y a plus. Ce même Cadavre ressent une faim qui lui fait manger les linges où il est enseveli, et en effet on les trouve dans la bouche. Le Démon qui sort du Cadavre, va troubler la nuit ceux avec qui le Mort a eu le plus de familiarité pendant sa vie, et leur fait beaucoup de peine dans le temps qu’ils dorment. Il les embrasse, les serre, en leur représentant la figure de leur Parent, ou de leur Ami, et le affaiblit de telle sorte en suçant leur sang pour le porter au Cadavre, qu’en s’éveillant sans connaître ce qu’ils sentent, ils appellent au secours. Ils deviennent maigres, et atténués, et le Démon ne les quitte point, que tous ceux de la Famille ne meurent l’un après l’autre. Il y a deux sortes de ces Esprits ou Démons. Les uns vont aux hommes, et d’autres aux Bêtes qu’ils font mourir de la même sorte en suçant leur sang. Le ravage serait grand sans le remède que l’on y apporte. Il consiste à manger du pain fait, pétri et cuit avec le sang qu’on recueille de ces sortes de Cadavres. On les trouve dans leurs Cercueils, mous, flexibles, enflés, et rubiconds, et non pas secs et arides comme les autres Cadavres, quelque temps qui puisse s’être écoulé depuis qu’ils ont été mis en terre. Quand on les trouve de cette sorte, ayant la figure de ceux qui ont apparu en songe, on leur coupe la tête, et on leur ouvre le cœur, et il en sort quantité de sang. On le ramasse, et on le mêle avec de la farine pour la pétrir, et en faire ce pain, qui est un remède sûr pour se garantir d’une vexation si terrible. Après qu’on leur a coupé la tête, ceux que l’Esprit tourmentait la nuit, n’en sont plus troublés, et se portent bien ensuite. Depuis peu de temps une jeune Fille en a fait l’épreuve. La douleur qu’elle a sentie en dormant l’ayant réveillée pour demander du secours, elle a dit qu’elle avait vu la figure de la Mère qui était morte il y avait fort longtemps. Cette Fille dépérissait tous les jours, devenant maigre et sans force. On a déterré le Corps de sa Mère qu’on a trouvé mou, enflé et rubicond. On lui a coupé la tête et ouvert le cœur, d’où il est sorti grande abondance de sang, après quoi la langueur où elle était, a cessé, et elle est entièrement revenue de sa maladie. Des Prêtres dignes de foi, qui ont vu faire ces sortes d’exécutions, attestent la vérité de tout ce que je vous dis, et cela est ordinaire dans la Province de Russie.

Pierre Des Noyers, « Article fort extraordinaire », in Mercure Galant, mai 1693, p. 62-70.

Dans un certain canton de la Hongrie, nommé en latin Oppida Heidonum, au-delà du Tibisque, vulgo Teysse, c'est-à-dire entre cette rivière qui arrose le fortuné terroir de Tockay et la Transilvanie, le peuple, connu sous le nom de Heyduque croit que certains morts qu'ils nomment Vampires sucent tout le sang des vivants, en sorte que ceux-ci s'exténuent à vue d'œil au lieu que les cadavres, comme des sangsues, se remplissent de sang en telle abondance qu'on le voit sortir par les conduits et même par les pores. Cette opinion vient d'être confirmée par plusieurs faits dont il semble qu'on ne peut douter vu la qualité des témoins qui les ont certifiés. Nous en rapporterons ici quelques-uns des plus considérables.
Il y a environ cinq ans qu'un certain Heyduque, habitant de Medreyga, nommé Arnold Paule, fut écrasé par la chute d'un chariot de foin. Trente jours après sa mort, quatre personnes moururent subitement et de la manière que meurent, suivant la tradition du pays, ceux qui sont molestés de Vampires. On se ressouvint alors que cet Arnold Paule avait souvent raconté qu'aux environs de Cossova et sur les frontières de la Servie Turque il avait été tourmenté par un Vampire (car ils croient aussi que ceux qui ont été Vampires passifs pendant leur vie le deviennent actifs après leur mort, c'est-à-dire, que ceux qui ont été sucés sucent à leur tour), mais qu'il avait trouvé le moyen de se guérir en mangeant de la terre du sépulcre, du Vampire, et en se frottant de son sang : précaution qui ne l'empêcha pas cependant de le devenir après sa mort puisqu'il fut exhumé 40 jours après son enterrement et qu'on trouva sur son cadavre toutes les marques d'un Archi-Vampire. Son corps était vermeil, ses cheveux, ses ongles et sa barbe s'étaient renouvelés, et il était tout rempli d'un sang fluide et coulant de toutes les parties de son corps, sur le linceul dont il était environné. Le Hadnagy, ou Baillif du lieu, en présence de qui se fit l'exhumation, et qui était un homme expert dans le Vampirisme, fit enfoncer, suivant la coutume, dans le cœur du défunt Arnold Paule un pieu fort aigu dont on lui traversa le corps de part en part, ce qui lui fit, dit-on, jeter un cri effroyable comme s'il eût été en vie. Cette expédition faite on lui coupa la tête et on brûla le tout après quoi on jeta les cendres dans la fosse. On fit la même expédition sur les cadavres des quatre autres personnes mortes de Vampirisme, crainte qu'ils n'en fissent mourir d'autres à leur tour. Toutes ces expéditions n'ont cependant pu empêcher que, vers la fin de l'année dernière, c'est-à-dire au bout de cinq ans, ces funestes prodiges n'aient recommencé, et que plusieurs habitants du même village ne soient péris malheureusement. Dans l'espace de trois mois, 17 personnes de différent sexe et de différent âge, sont mortes de Vampirisme ; quelques-unes sans être malades, d'autres après deux ou trois jours de langueur. On rapporte entr'autres qu'une nommée Stanoïka, fille du Heyduque Jovitzo, qui s'était couchée en parfaite santé se réveilla au milieu de la nuit, toute tremblante en faisant des cris affreux et disant que le fils du Heyduque Millo, mort depuis neuf semaines, avait manqué de l'étrangler pendant son sommeil. Dès ce moment elle ne fit plus que languir, et au bout de trois jours elle mourut. Ce que cette fille avait dit du fils de Millo, le fit d'abord reconnaître pour un Vampire ; on l'exhuma, et on le trouva tel. Les principaux du lieu, les médecins et les chirurgiens, examinèrent comment le Vampirisme avait pu renaître après les précautions qu'on avait prises quelques années auparavant. On découvrit enfin, après avoir bien cherché, que le défunt Arnold Paule avait non seulement sucé les quatre personnes dont nous avons parlé mais aussi plusieurs bestiaux dont les nouveaux Vampires avaient mangé et, entr'autres le fils de Millo. Sur ces indices on prit la résolution de déterrer tous ceux qui étaient morts depuis un certain temps et parmi une quarantaine on en trouva dix-sept avec tous les signes les plus évidents du Vampirisme. Aussi leur a-t-on transpercé le cœur et coupé la tête et ensuite on les a brûlés et jeté leurs cendres dans la rivière. Toutes les informations et exécutions dont nous venons de parler ont été faites juridiquement en bonne forme et attestées par plusieurs officiers qui sont en garnison dans ce pays-là, par les chirurgiens-majors des régiments, et par les principaux habitants du lieu. Le procès-verbal en a été envoyé vers la fin de Janvier dernier, au Conseil de Guerre Impérial, à Vienne, qui avait établi une Commission Militaire pour examiner la vérité de tous ces faits. C'est ce qu'ont déclaré le Hadnagy Barriarar, les anciens Heyduques ; et ce qui a été signé par Battuer, premier lieutenant du régiment d'Alexander. Flickstenger, Chirurgien-major du régiment de Furstembusch, trois autres chirurgiens de compagnie, Gurschitz, Capitaine à Stallath.

« Question physique sur une espèce de Prodige dûment attesté », in Le Glaneur historique, moral, littéraire, galant et calotin etc., La Haye, livraison du 3 mars 1732


L’article précédent est reproduit dans Lettre historique et politique, etc., d’octobre 1736, puis dans les Lettres Juives, dans lesquelles est ajouté ce qui suit :

J'ai cru, mon cher Isaac, devoir te communiquer tous les prodiges qu'on débite sur les Vampires pour que tu sois plus en état d'en juger et que la multitude des faits serve à leur éclaircissement. En attendant que tu m'apprennes tes sentiments je vais hasarder de t'écrire les miens.
Il y a deux différents moyens pour détruire l'opinion de ces prétendus revenants et montrer l'impossibilité des effets qu'on fait produire à des cadavres entièrement privés de sentiment. Le premier c'est d'expliquer par des causes physiques tous les prodiges du Vampirisme. Le second c'est de nier totalement la vérité de ces histoires - ce dernier parti est sans doute le plus certain et le plus sage. Mais comme il y a des personnes à qui l'autorité d'un certificat donné par des gens en place paraît une démonstration évidente de la réalité du conte le plus absurde, auparavant de montrer combien peu on doit faire fonds sur toutes les formalités de justice dans les matières qui regardent uniquement la philosophie, je supposerai, pour un temps, qu'il meurt réellement plusieurs personnes du mal qu'on appelle le Vampirisme.
Je pose d'abord ce principe, qu'il se peut faire qu'il y ait des cadavres qui, quoiqu'enterrés depuis plusieurs jours, répandent un sang fluide par les canaux de leurs corps. J'ajoute encore qu'il est très aisé que certaines gens se figurent d'être sucées par les Vampires et que la peur que leur cause cette imagination fasse en eux une révolution assez violente pour les priver de la vie. Etant occupés toute la journée de la crainte que leur inspirent ces prétendus revenants, est-il fort extraordinaire que pendant leur sommeil les idées de ces fantômes se présentent à leur imagination et leur causent une terreur si violente que quelques-uns en meurent dans l'instant, et quelques autres peu après? Combien de gens n'a-t-on point vu que des frayeurs ont fait expirer sur le champ? La joie même n'a-t-elle pas souvent produit un effet aussi funeste ?
En examinant le récit de la mort des prétendus martyrs du Vampirisme je découvre tous les symptômes d'un fanatisme épidémique et je vois clairement que l'impression que la crainte fait sur eux est la seule cause de leur perte. Une nommée Stanoska, dit-on, fille du Heiduque Jovitzo, qui s'était couchée en parfaite santé se réveilla au milieu de la nuit toute tremblante en faisant des cris affreux, et en disant que le fils du heiducque Millo, mort depuis neuf semaines, avait manqué de l'étrangler pendant son sommeil. Dès ce moment elle ne fit plus que languir et au bout de trois jours elle mourut. Pour quiconque a des yeux tant soit peu philosophiques ce seul récit ne doit-il pas lui montrer que le prétendu Vampirisme n'est qu'une imagination frappée ? Voilà une fille qui s'éveille, qui dit qu'on l'a voulu étrangler et qui cependant n'a point été sucée, puisque ses cris ont empêché le Vampire de faire son repas. Elle ne l'a pas été apparemment dans les suites puisqu'on ne la quitta pas, sans doute, pendant les autres nuits et que si le Vampire eût voulu la molester ses plaintes en eussent averti les assistants. Elle meurt pourtant trois jours après sa frayeur et son abattement, sa tristesse, et sa langueur, marquent évidemment combien son imagination était frappée.
Ceux qui se sont trouvés dans les villes affligées de la peste, savent par expérience à combien de gens la crainte coute la vie. Dès qu'un homme se sent attaqué du moindre mal, il se figure qu'il est atteint de la maladie épidémique et il se fait en lui un si grand mouvement qu'il est presqu'impossible qu'il résiste à cette révolution. Le chevalier de Maisin m'a assuré, lorsque j'étais à Paris, que se trouvant à Marseille pendant la contagion qui régna en cette ville, il avait vu une femme mourir de la peur qu'elle eut d'une maladie assez légère de sa servante qu'elle croyait atteinte de la peste. La fille de cette femme fut aussi malade à la mort. Deux autres personnes qui étaient dans la même maison se mirent au lit, envoyèrent chercher un médecin et assuraient qu'elles avaient la peste. Le médecin arrivé visita d'abord la servante et les autres malades et aucun d'eux n'avait la maladie épidémique. Il tâcha de rendre le calme à leurs esprits, et leur ordonna de se lever et de vivre à leur ordinaire mais tous ses soins furent inutiles auprès de la maîtresse de la maison qui mourut deux jours après de sa frayeur.
Considère, mon cher Isaac, ce second récit de la mort d'un Vampire passif et tu y verras les preuves les plus évidentes des terribles effets de la crainte et des préjugés. Trois jours après avoir été enterré il apparut la nuit à son fils, demanda à manger, mangea et disparut. Le lendemain le fils raconta à ses voisins ce qui lui était arrivé. Cette nuit le père ne parut pas mais la nuit suivante… on trouva le fils mort dans son lit. Qui peut ne pas voir dans ces paroles les marques les plus certaines de la prévention et de la peur? La première fois qu'elles agirent sur l'imagination du prétendu molesté de Vampirisme elles ne produisirent point leur entier effet et ne firent que disposer son esprit à être plus susceptible d'en être plus vivement frappé. Aussi cela ne manqua-t-il pas d'arriver et de produire l'effet qu'il devait naturellement opérer. Prends garde, mon cher Isaac, que le mort ne revint point la nuit du jour que son fils communiqua son songe à ses amis parce que, selon toutes les apparences ceux-ci veillèrent avec lui et l'empêchèrent de se livrer à la crainte.
Je viens à présent à ces cadavres pleins d'un sang fluide, dont la barbe, les cheveux et les ongles se renouvellent. L'on peut, je crois, rabattre les trois quarts de ces prodiges et encore a-t-on bien de la complaisance d'en admettre une petite partie. Tous les philosophes connaissent assez combien le peuple, et même certains historiens, grossissent les choses qui paraissent tant soit peu surnaturelles cependant il n'est point impossible d'en expliquer physiquement la cause.
L'expérience nous apprend qu'il est certains terrains qui sont propres à conserver les corps dans toute leur fraîcheur, les raisons en ont été assez souvent expliquées, sans que je me donne la peine de t'en faire un inutile récit. Il y a à Toulouse un caveau dans une église de moines où les corps restent si parfaitement dans leur entier qu'il y en a qui y sont depuis près de deux siècles et qui paraissent vivants. On les a rangés debout contre la muraille et ils ont leurs habillements ordinaires. Ce qu'il y a de plus particulier c'est que les corps qu'on met de l'autre côté de ce même caveau deviennent deux ou trois jours après la pâture des vers.
Quant à l'accroissement des ongles, des cheveux et de la barbe, on l'aperçoit très souvent dans plusieurs cadavres. Tandis qu'il reste encore beaucoup d'humidité dans les corps, il n'y a rien de surprenant que pendant quelque temps on voie quelque augmentation dans des parties qui n'exigent point les esprits vitaux. Le sang fluide coulant par les canaux des corps semble former une plus grande difficulté, mais on peut donner des raisons physiques de cet écoulement. Il pourrait fort bien arriver que la chaleur du soleil venant à échauffer les parties nitreuses et sulfureuses qui se trouvent dans les terres propres à conserver les corps, ces parties s'étant incorporées dans le cadavre nouvellement enterré, viennent à fermenter; et décoagulant et défigeant le sang caillé le rendent liquide et lui donnent le moyen de s'écouler peu à peu par les canaux. Ce sentiment est d'autant plus probable qu'il est confirmé par une expérience. Si l'on fait bouillir dans un vaisseau de verre ou de terre une partie de chyle ou de lait mêlée avec deux parties d'huile de tartre faite par défaillance, la liqueur, de blanche qu'elle était, deviendra rouge parce que le sel de tartre aura raréfié et entièrement dissout la partie du lait la plus huileuse et l'aura convertie en une espèce de sang. Celui qui se forme dans les vaisseaux du corps est un peu plus rouge mais il n'est pas plus épais. Il n'est donc point impossible que la chaleur cause une fermentation qui produise à peu près les mêmes effets que cette expérience, et l'on trouvera cela beaucoup plus aisé, si l'on considère que les sucs des chairs et des os ressemblent beaucoup à du chyle et que les graisses et les moelles sont les parties les plus huileuses du chyle. Or toutes ces parties en fermentation doivent par la règle de l'expérience, se changer en une espèce de sang. Ainsi, outre celui qui serait décoagulé et défigé, les prétendus Vampires répandraient encore celui qui se formerait de la fonte des graisses.
Voilà, mon cher Isaac, ce qu'on peut dire lorsqu'on veut bien avoir la complaisance de ne point démentir absolument les certificats qu'on a donnés sur ces faux prodiges. En effet, il serait plus qu'absurde de penser qu'ils pussent être véritables, car, ou les corps de ces Vampires sortent de leurs tombeaux pour venir sucer, ou ils n'en sortent pas. S'ils sortent, ils doivent être visibles. Or l'on ne les voit point, car quand ceux qui s'en plaignent appellent au secours on ne découvre rien. Il faut donc qu'ils ne sortent pas. Si les corps ne sortent pas c'est donc l'âme. Or l'âme spirituelle, ou, si l'on veut, composée de matière subtile, peut-elle ramasser et contenir comme dans un vase une liqueur telle que le sang et la porter dans le corps ? C'est une plaisante commission dont on la charge. En vérité, mon cher Isaac, j'aurais honte de vouloir prouver plus longtemps l'impossibilité du Vampirisme, et je me trouverais dans le cas d'un ancien docteur nazaréen qui rougissait de l'erreur de ceux qu'il était obligé de réfuter, et du malheur des gens qui avaient été assez infortunés pour en entendre parler.

Boyers D’argens, Lettres Juives, ou Lettres d’un Juif en Voyage à Paris à ses Amis en divers Endroits, La Haye, Pierre Paupie, 1735-1737, lettre ccxxxvii.

Venons à présent à l’examen du fait des Revenants ou Vampires de Moravie

J’ai appris de feu M. de Vassimot, conseiller de la chambre des comptes de bar, qu’ayant été envoyé en Moravie par feu S.A.R Leopold I duc de Lorraine, pour les affaires de Monseigneur le Prince Charles fon frère, Evêque d'Olmutz & d'Ofnabruch, il fut informé, par le bruit public, qu'il était assez ordinaire, dans ce pays-là de voir des hommes décédés quelque tems auparavant, se présenter dans les compagnies, & se mettre à table avec les personnes de leur connaissance, sans rien dire : mais que faisant un signe de tête à quelqu'un des assistants, il mourait infailliblement quelques jours après. Ce fait lui fut confirmé par plusieurs personnes & entre autres par un ancien çuré, qui disait en avoir vu plus d'un exemple.
Les Evêques & les prêtres du, pays consultèrent Rome sur un fait si extraordinaire ; mais on ne leur fit point de réponse, parce qu'on y regarda apparemment tout cela comme de pures visions, ou des imaginations populaires. On s'avisa ensuite de déterrer les corps de ceux qui revenaient ainsi, de les bruler, ou de les consumer en quelques autres manières. Ainsi l'on s'est délivré de l'importunité de ces spectres, qui sont aujourd'hui beaucoup moins fréquents dans ce pays qu'auparavant. C'est ce que disait ce bon prêtre.
Ces apparitions ont donné occasion à un petit ouvrage, intitulé, Magia posthuma, composé par Charles Ferdinand de Schertz, imprimé à Oltmutz en 1706, dédié au Prince Charles de Lorraine, Evêque d'Olmutz & d'Ofnabruch. L'auteur raconte qu'en un certain village une femme étant venue à mourir, munie de tous ses Sacrements, fut enterrée dans le cimetière à la manière ordinaire. Quatre jours après son décès, les habitants du village ouïrent un grand bruit & un tumulte extraordinaire, & virent un spectre, qui paraissait tantôt sous la forme d'un chien, tantôt sous celle d'un homme, non à une personne, mais à plusieurs, & leur causait de grandes douleurs, leur serrant la gorge , & leur comprimant l'estomac jusqu'à les suffoquer : il leur brisait presque tout le corps , & les réduisait à une faiblesse extrême, en sorte qu'on les voyait pâles, maigres & exténués.Le spectre attaquait même les animaux, & l'on a trouvé des vaches abattues & demi mortes ; quelquefois il les attachait l'une à l'autre par la queue. Ces animaux par leurs mugissements marquaient assez la douleur qu'ils ressentaient. On voyait les chevaux comme accablés de fatigue, tout en sueur, principalement sur le dos, échauffés, hors d'haleine, chargés d'écume, comme après une longue & pénible course. Ces calamités durèrent plusieurs mois.
L'auteur que j'ai nommé, examine la chose en jurisconsulte, & raisonne beaucoup sur le fait & fur le droit. Il demande si, supposé que ces troubles, ces bruits, ces vexations viennent de cette personne, qui en est soupçonnée, on peut la brûler, comme on fait les corps des autres revenants, qui sont nuisibles aux vivants. Il rapporte plusieurs exemples de pareilles apparitions, & des maux qui s'en sont ensuivis ; comme d'un pâtre du village de Blow, près de la ville de Kadam en Bohème, qui parut pendant quelque temps, & qui appelait certaines personnes, lesquelles ne manquaient pas de mourir dans la huitaine. Les paysans de Blow déterrèrent le corps de ce pâtre, & le fichèrent en terre avec un pieu, qu'ils lui passèrent à travers le corps.
Cet homme, en cet état, se moquait de ceux qui lui faisaient souffrir ce traitement, & leur disait qu'ils avaient bonne grâce de lui donner ainsi un bâton pour se défendre contre les chiens. La même nuit il se releva, & effraya par sa présence plusieurs personnes, & en suffoqua plus qu'il n'avait fait jusqu'alors. On le livra ensuite au bourreau, qui le mit sur une charrette pour le transporter hors du village, & l'y brûler. Ce cadavre hurlait comme un furieux, & remuait les pieds & les mains comme vivant ; & lorsqu'on le perça de nouveau avec des pieux, il jeta de très grands cris, & rendit du fang très vermeil, & en grande quantité. Enfin on le brûla, & cette exécution mit fin aux apparitions & aux infestations de ce spectre.
On en a usé de même dans les autres endroits, où l'on a vu de semblables revenants ; & quand on les a tirés de terre, ils ont paru vermeils, ayant les membres souples & maniables, sans vers & sans pourriture, mais non sans une très grande puanteur. L'auteur cite divers autres écrivains, qui attestent ce qu'il dit de ces spectres, qui paraissent encore, dit – il, assez souvent dans les montagnes de Silésie & de Moravie. On les voit & de nuit & de jour ; on aperçoit les choses qui leur ont appartenu, se remuer & changer de place, sans qu'il y ait personne qui les touche. Le seul remède contre ces apparitions est de couper la tête, & de brûler le corps de ceux qui reviennent.
Toutefois on n'y procède pas sans forme de justice : on cite & on entend les témoins ; on examine les raisons; on considère les corps exhumés, pour voir si l'on y trouve les marques ordinaires, qui font conjecturer que ce font ceux qui molestent les vivants, comme la mobilité, la souplesse dans les membres, la fluidité dans le sang, l'incorruption dans les chairs. Si ces marques se rencontrent, on les livre au bourreau, qui les brûle. Il arrive quelquefois que les spectres paraissent encore pendant trois ou quatre jours après l'exécution. Quelquefois on diffère d'enterrer pendant six ou sept semaines les corps des personnes suspectes. Lorsqu'elles ne pourrissent point, & que leurs membres demeurent souples & maniables, comme s'ils étaient vivants, alors on les brûle. On assure comme certain, que les habits de ces personnes se meuvent, fans qu'aucune personne vivante les touche ; & l'on a vu depuis peu à Olmutz, continue toujours notre auteur, un spectre qui jetait des pierres, & causait de grands troubles aux habitants.

Morts de Hongrie, qui sucent le sang des vivants.

Il y a environ quinze ans qu'un soldat étant en garnison chez un paysan Haïdamaque, frontière de Hongrie, vit entrer dans la maison, comme il était a table auprès du maître de la maison fon hôte , un inconnu qui se mit aussi à table avec eux. Le maître du logis en fut étrangement effrayé, de même que le reste de la compagnie. Le soldat ne savait qu'en juger, ignorant de quoi il était question. Mais le maître de la maison étant mort dès le lendemain, le soldat s'informa de ce que c'était. On lui dit que c'était le père de son hôte, mort & enterré depuis plus de dix ans, qui s'était ainsi venu asseoir auprès de lui, & lui avait annoncé & causé la mort.
Le soldat en informa d'abord le régiment, & le régiment en donna avis aux officiers généraux, qui donnèrent commission au comte de Cabreras, capitaine du régiment d'Alandetti infanterie, de faire information de ce fait. S'étant transporté sur les lieux avec d'autres officiers, un chirurgien & un auditeur, ils ouïrent les dépositions de tous les gens de la maison, qui attestèrent d'une manière uniforme, que le revenant était père du maître du logis, & que tout ce que le soldat avait dit & rapporté, était dans l'exacte vérité ; ce qui fut aussi attesté par tous les habitants du village.
En conséquence on fit tirer de terre le corps de ce spectre, & on le trouva comme un homme qui vient d'expirer, & son fang comme d'un homme vivant. Le comte de Cabreras lui fit couper la tête, puis le fit remettre dans son tombeau. Il fit encore information d'autres pareils revenants, entre autres d'un homme mort depuis plus de trente ans, qui était revenu par trois fois dans sa maison à l'heure du repas, avait sucé le fang au col, la première fois à son propre frère, la seconde à un de ses fils, & la troisième à un valet de la maison, & tous trois en moururent sur le champ. Sur cette déposition le commissaire fit tirer de terre cet homme, & le trouvant comme le premier, ayant le sang fluide, comme l'aurait un homme en vie, il ordonna qu'on lui passât un grand clou dans la tempe, & ensuite qu'on le remît dans le tombeau.
Il en fit brûler un troisième, qui était enterré depuis plus de seize ans, & avait sucé le sang & causé la mort à deux de ses fils. Le commissaire ayant fait son rapport aux officiers généraux, on le députa a la cour de l'Empereur, qui ordonna qu'on envoyât des officiers de guerre, de justice, des médecins & des chirurgiens, & quelques savants, pour examiner les causes de ces évènements si extraordinaires. Celui qui nous a raconté ces particularités, les avait apprises de M. le comte de Cabreras à Fribourg en Brifgau en 1730.

[Suit le récit tiré des Lettres Juives]

Augustin Calmet, Traité sur les apparitions des esprits et sur les vampires ou les revenans de Hongrie, de Moravie, etc., Paris, de Bure l’aîné, 1746.

Vampire : (Histoire des Superstitions) c'est le nom qu'on a donné à de prétendus démons qui tirent pendant la nuit le sang des corps vivants, et le portent dans ces cadavres dont l'on voit sortir le sang par la bouche, le nez et les oreilles. Le P. Calmet a fait sur ce sujet un ouvrage absurde dont on ne l'aurait pas cru capable, mais qui sert à prouver combien l'esprit humain est porté à la superstition. (D.J.)

Définition donnée par Louis de Jaucourt dans l’Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, ou Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, vol. 16, 1765.

Quoi ! C’est dans notre XVIIe siècle qu’il y a eu des vampires ! c’est après le règne des Locke, des Shaftesbury, des Trenchard, des Collins ; c’est sous le règne des d’Alembert, des Diderot, des Saint-Lambert, des Duclos, qu’on a cru aux vampires, et que le R. P. dom Augustin Calmet, prêtre bénédictin de la congrégation de Saint-Vannes et de Saint-Hidulphe, abbé de Sénones, abbaye de cent mille livres de rentes, voisine de deux autres abbayes du même revenu, a imprimé et réimprimé l’histoire des vampires avec l’approbation de la Sorbonne, signée Marcilli !
Ces vampires étaient des morts qui sortaient la nuit de leurs cimetières pour venir sucer le sang des vivants, soit à la gorge ou au ventre, après quoi ils allaient se remettre dans leurs fosses. Les vivants sucés maigrissaient, palissaient, tombaient en consomption ; et les morts suceurs engraissaient, prenaient des couleurs vermeilles, étaient tout a fait appétissants. C’était en Pologne, en Hongrie, en Silésie, en Moravie, en Autriche, en Lorraine, que les morts faisaient cette bonne chère. On n’entendait point parler de vampires à Londres, ni même à Paris. J’avoue que dans ces deux villes il y eut des agioteurs, des traitants, des gens d’affaires, qui sucèrent en plein jour le sang du peuple ; mais ils n’étaient point morts, quoique corrompus. Ces suceurs véritables ne demeuraient pas dans des cimetières, mais dans des palais fort agréables.
Qui croirait que la mode des vampires nous vint de la Grèce ? Ce n’est pas de la Grèce d’Alexandre, d’Aristote, de Platon, d’Épicure, de Démosthène, mais de la Grèce chrétienne, malheureusement schismatique.
Depuis longtemps les chrétiens du rite grec s’imaginent que les corps des chrétiens du rite latin, enterrés en Grèce, ne pourrissent point, parce qu’ils sont excommuniés. C’est précisément le contraire de nous autres chrétiens du rite latin. Nous croyons que les corps qui ne se corrompent point sont marqués du sceau de la béatitude éternelle. Et dès qu’on a payé cent mille écus à Rome pour leur faire donner un brevet de saints, nous les adorons de l’adoration de Dulie.
Les Grecs sont persuadés que ces morts sont sorciers ; ils les appellent broucolacas ou vroucolacas, selon qu’ils prononcent la seconde lettre de l’alphabet. Ces morts grecs vont dans les maisons sucer le sang des petits enfants, manger le souper des pères et mères, boire leur vin, et casser tous les meubles. On ne peut les mettre à la raison qu’en les brûlant, quand on les attrape. Mais il faut avoir la précaution de ne les mettre au feu qu’après leur avoir arraché le cœur, que l’on brûle à part.
Le célèbre Tournefort, envoyé dans le Levant par Louis XIV, ainsi que tant d’autres virtuoses, fut témoin de tous les tours attribués à un de ces broucolacas, et de cette cérémonie.
Après la médisance, rien ne se communique plus promptement que la superstition, le fanatisme, le sortilège et les contes des revenants. Il y eut des broucolacas en Valachie, en Moldavie, et bientôt chez les Polonais, lesquels sont du rite romain. Cette superstition leur manquait ; elle alla dans tout l’orient de l’Allemagne. On n’entendit plus parler que de vampires depuis 1730 jusqu’en 1735 : on les guetta, on leur arracha le cœur, et on les brilla : ils ressemblaient aux anciens martyrs ; plus on en brûlait, plus il s’en trouvait.
Calmet enfin devint leur historiographe, et traita les vampires comme il avait traité l’ancien et le nouveau Testament, en rapportant fidèlement tout ce qui avait été dit avant lui.
C’est une chose, à mon gré, très curieuse, que les procès-verbaux faits juridiquement concernant tous les morts qui étaient sortis de leurs tombeaux pour venir sucer les petits garçons et les petites filles de leur voisinage. Calmet rapporte qu’en Hongrie deux officiers délégués par l’empereur Charles VI, assistés du bailli et du bourreau, allèrent faire enquête d’un vampire, mort depuis six semaines, qui suçait tout le voisinage. On le trouva dans sa bière, frais, gaillard, les yeux ouverts, et demandant à manger. Le bailli rendit sa sentence. Le bourreau arracha le cœur au vampire, et le brûla ; après quoi le vampire ne mangea plus.
Qu’on ose douter après cela des morts ressuscités, dont nos anciennes légendes sont remplies, et de tous les miracles rapportés par Bollandus et par le sincère et révérend dom Ruinart !
Vous trouvez des histoires de vampires jusque dans les Lettres juives de ce d’Argens, que les jésuites auteurs du Journal de Trévoux, ont accusé de ne rien croire. Il faut voir comme ils triomphèrent de l’histoire du vampire de Hongrie ; comme ils remerciaient Dieu et la Vierge d’avoir enfin converti ce pauvre d’Argens, chambellan d’un roi qui ne croyait point aux vampires.
Voilà donc, disaient-ils, ce fameux incrédule qui a osé jeter des doutes sur l’apparition de l’ange à la sainte Vierge, sur l’étoile qui conduisit les mages, sur la guérison des possédés, sur la submersion de deux mille cochons dans un lac, sur une éclipse de soleil en pleine lune, sur la résurrection des morts qui se promenèrent dans Jérusalem : son cœur s’est amolli, son esprit s’est éclairé ; il croit aux vampires !
Il ne fut plus question alors que d’examiner si tous ces morts étaient ressuscités par leur propre vertu, ou par la puissance de Dieu, ou par celle du diable. Plusieurs grands théologiens de Lorraine, de Moravie et de Hongrie, étalèrent leurs opinions et leur science. On rapporta tout ce que saint Augustin, saint Ambroise, et tant d’autres saints, avaient dit de plus inintelligible sur les vivants et sur les morts. On rapporta tous les miracles de saint Étienne qu’on trouve au septième livre des œuvres de saint Augustin ; voici un des plus curieux. Un jeune homme fut écrasé, dans la ville d’Aubzal en Afrique, sous les ruines d’une muraille ; la veuve alla sur-le-champ invoquer saint Étienne, à qui elle était très dévote : saint Étienne le ressuscita. On lui demanda ce qu’il avait vu dans l’autre monde. Messieurs, dit-il, quand mon âme eut quitté mon corps, elle rencontra une infinité d’âmes qui lui faisaient plus de questions sur ce monde-ci que vous ne m’en faites sur l’autre. J’allais je ne sais où, lorsque j’ai rencontré saint Étienne qui m’a dit : Rendez ce que vous avez reçu. » Je lui ai répondu : Que voulez-vous que je vous rende ? vous ne m’avez jamais rien donné. Il m’a répété trois fois : Rendez ce que vous avez reçu. Alors j’ai compris qu’il voulait parler du Credo. Je lui ai récité mon Credo, et soudain il m’a ressuscité.
On cita surtout les histoires rapportées par Sulpice Sévère dans la vie de saint Martin. On prouva que saint Martin avait, entre autres, ressuscité un damné.
Mais toutes ces histoires, quelque vraies qu’elles puissent être, n’avaient rien de commun avec les vampires qui allaient sucer le sang de leurs voisins, et venaient ensuite se placer dans leurs bières. On chercha si on ne trouverait pas dans l’ancien Testament ou dans la mythologie quelque vampire qu’on pût donner pour exemple ; on n’en trouva point. Mais il fut prouvé que les morts buvaient et mangeaient, puisque chez tant de nations anciennes on mettait des vivres sur leurs tombeaux.
La difficulté était de savoir si c’était l’âme ou le corps du mort qui mangeait. Il fut décidé que c’était l’un et l’autre. Les mets délicats et peu substantiels, comme les meringues, la crème fouettée, et les fruits fondants, étaient pour l’âme ; les roast-bif étaient pour le corps.
Les rois de Prusse furent, dit-on, les premiers qui se firent servir à manger après leur mort. Presque tous les rois d’aujourd’hui les imitent ; mais ce sont les moines qui mangent leur dîner et leur souper, et qui boivent le vin. Ainsi les rois ne sont pas, à proprement parler, des vampires. Les vrais vampires sont les moines qui mangent aux dépens des rois et des peuples.
Il est bien vrai que saint Stanislas, qui avait acheté une terre considérable d’un gentilhomme polonais, et qui ne l’avait point payée, étant poursuivi devant le roi Boleslas par les héritiers, ressuscita le gentilhomme ; mais ce fut uniquement pour se faire donner quittance. Et il n’est point dit qu’il ait donné seulement un pot de vin au vendeur, lequel s’en retourna dans l’autre monde sans avoir ni bu ni mangé.
On agite souvent la grande question si l’on peut absoudre un vampire qui est mort excommunié. Cela va plus au fait.
Je ne suis pas assez profond dans la théologie pour dire mon avis sur cet article ; mais je serais volontiers pour l’absolution, parce que dans toutes les affaires douteuses il faut toujours prendre le parti le plus doux : Odia restringenda, favores ampliandi.Le résultat de tout ceci est qu’une grande partie de l’Europe a été infestée de vampires pendant cinq ou six ans, et qu’il n’y en a plus ; que nous avons eu des convulsionnaires en France pendant plus de vingt ans, et qu’il n’y en a plus ; que nous avons eu des possédés pendant dix-sept cents ans, et qu’il n’y en a plus ; qu’on a toujours ressuscité des morts depuis Hippolyte, et qu’on n’en ressuscite plus ; que nous avons eu des jésuites en Espagne, en Portugal, en France, dans les Deux-Siciles, et que nous n’en avons plus.

[Voltaire], Questions sur l’Encyclopédie, par des amateurs, [Genève, Cramer], 1772

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