Une visite à Apollinaire
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Une visite à Guillaume Apollinaire

Lettre autographe signée de Franz Toussaint à Gabriel Soulages.

Apollinaire et la ponctuation, son recueil Alcools, le cubisme ; Diaghilev et les ballets russes ; le dernier parfum de Paul Poiret ; Francis Carco, etc.

Paris, 23 mai 1914
Samedi

Je vais te faire le récit des événements, qui sont assez nombreux. – J’ai vu Apollinaire. Il fumait sa pipe, au milieu de ses fétiches papous, de ses statuettes égyptiennes et grecques. Aux murs, des Picasso, des Marie Laurencin et des compositions cubistes affolantes. Sur sa table, des volumes dans toutes les langues. Il m’a promis qu’il irait voir les peintures de Maury et qu’il en parlerait. Enfin, pour m’honorer, il m’a donné son dernier volume « Alcools » que je t’envoie par ce courrier. Ce recueil de vers est épuisé. Il est donc précieux, lis-le avec attention. Rétablis la ponctuation, seulement. Et admire le portrait de l’auteur par Picasso. Au cours de notre long entretien, il m’a été impossible de dénicher comment Apollinaire s’y prend pour admirer en même temps une Aphrodite de Scopas et une marchandise du sculpteur cubique Archipenko. Le prodigieux, c’est qu’il est de bonne foi, et qu’il s’irrite. Avant cette nouvelle visite que je lui ai faite, je le tenais pour un mystificateur. Voici, selon lui, pourquoi il a supprimé et continue de supprimer la ponctuation dans ses écrits. « Un véritable artiste, dit-il, doit laisser le lecteur ajouter à ce qu’il écrit le laisser libre de voir au-delà de la vision de l’auteur. La ponctuation limite la course des ondes harmoniques de plusieurs phrases. Au reste elle n’est pas du tout nécessaire. Voyez ce qui se passe dans la correspondance télégraphique, où il n’y a aucune ponctuation. On comprend tout, cependant autre chose : lorsque des journaux ou des revues reproduisent mes vers, les typos rétablissent la ponctuation et la mettent exactement là où il faut. Donc, d’une part je permets à certains de mes lecteurs de déplacer à leur gré le rythme de mes vers, et, de l’autre, cette absence de ponctuation ne gêne pas ceux qui la regrettent. » Voilà pour la marchandise écrite. – A la rigueur, c’est discutable. Là où il erre c’est dans ses théories sur le cubisme. Mais il est si fort, si documenté, il excelle tellement à décomposer les divers plans qu’il voit dans une Vénus de Milo, par exemple, il sait tant de choses, il a, dans la mémoire, dans des catalogues de Musées du Caire, de Londres, de Vienne, de Constantinople, qu’il vous démonte et réussit presque à vous convaincre. Il dit, à propos de la peinture cubique : « Riez, mais attendez. Les artistes, jusqu’ici, les artistes que vous admirez (il les admire aussi d’ailleurs) sont en arrière du public. Le public va plus vite que les artistes, alors qu’il appartient aux artistes de dépasser le public. On a ri de Delacroix, de Manet, de Monet, etc… Et pourtant ! Nos cubiques actuellement ne font pas de la peinture intellectuelle comme le leur reprochent les critiques les plus indulgents. Ils interprètent ce qu’ils voient. Et quand le public saura voir, on les admirera, etc… Si la beauté n’évolue pas, l’interprétation de la beauté évolue. D’ailleurs, qu’est ce que le beau ? » Tu vois où nous en arrivions. Je l’ai laissé parler, et je m’affligeais. Je pensais à l’admirable recueil de Reinach que je viens d’avoir entre les mains, pour mon roman, à cet extraordinaire Répertoire de 7000 statues et têtes antiques, où, à chaque page, l’on a envie de sortir son chapeau (quand on l’a sur le chef). Je pensais au vaste éclat de rire que jeta Reinach lorsque je lui ai parlé des cubistes, à la grande consternation sans doute du Diadumène mutilé qui est dans l’angle de son cabinet.

Revenons à Maury. Je vois, ce soir, à cinq heures, le critique Francis Carco, qui m’attend au Gil-Blas. Je l’enverrai rue Monge. – Dis tout ça à Louis. Maintenant si Maury ne décroche pas un article, ce sera extraordinaire. – Figure-toi que je n’ai pas trouvé un instant pour aller au Salon. D’ailleurs, tout y est si mauvais, à part la rétrospective de La Touche... – Oui, j’étais à la générale du Joseph Strauss. Et j’y suis revenu avec les d’Hauteroche, qui nous avaient traités, ce jour-là. – Mauvais, archi-mauvais (pas le diner !). Véronèse, puisque les Sert, les Fokine et autres Diaghilev se réclament de lui, aurait, aussi, vastement rigolé. Et cette robe, ce pantalon, plutôt de … Zut ! Kousnetzoff (j’y renonce). As-tu vu beaucoup de Véronèses noir et or, uniquement ? La musique, sauf le final, est vraiment enfantine. La Symphonie Domestique est autre chose. Mais l’admirable Petrouchka et l’éblouissante Shéhérazade ! Voilà où ils triomphent, ces russes, voilà ce dont nous les remercions ! La salle, chaque fois, très cocasse. Très belle aussi. Et un parfum génial, très séduisant. A propos de parfum, Poiret, si ça t’intéresse, vient de lancer un parfum prodigieux qui s’appelle : Nuit de Chine. Celui qui a trouvé ce nom est un artiste. Et ça doit être ça. On est en Chine, la nuit. Seulement ça coûte presque aussi cher que l’édition de luxe du J.d.c.1 – Bien que la mode actuelle soit horrible, les yeux se régalent encore (parce qu’il y a des femmes qui ne consentent pas à suivre la mode). – Les représentations des Champs-Elysées ne valent pas un clou. Je n’y ai pas mis les pieds, bien que Walter Crayton2 (fils de l’ancien archevêque de Londres), le secrétaire général de ce théâtre, soit un ami de Dorie, les chœurs sont burlesques, paraît-il. Quant à Isölde, l’autre soir, elle a poussé des cris désordonnés, Bruneau racontait ça dans le Matin.

Et je travaille à mon roman avec amour, pendant que Dorie visite des appartements. Il y a toujours quelque chose qui ne va pas, et c’est long, d’autant qu’elle finit par avouer qu’elle est allée goûter au Pré-Catelan, avec Suzanne ou Marthe. – J’enrage de ne pouvoir t’envoyer cette photo de l’épouse de Franz. Il est ridicule que tu ne connaisses pas le visage de Dorie. Qu’y faire ? Il faut attendre l'arrivée de mes caisses, puisqu’elle ne peut trouver un instant pour aller se faire tirer...-

Mon roman ! Mon roman ! Je m’escrime à écrire des phrases mesurées, qui fondront dans la bouche comme des pains de muscat.
Est-ce que ça fond ?

« L’artiste avait exagéré la longueur des stries parallèles indiquant la ligne des cils, et un sourire mystérieux scellait la bouche de ce Cabire ou de cet Eros. Toute l’affaire était là. »

...« Il ferma les yeux. La mer azurée palpitait entre les oliviers, les feux du soleil empourpraient la voile d’une tartane, et cette rose qui flottait à l’horizon était Samothrace. Le bruit de ressac se confondait avec le grésillement passionné des cigales. Un ramier roucoulait. La brise d’Asie balançait l’odeur des eucalyptus. Dans l’ombre de ce térébinthe, là-bas, le jet passif d’une fontaine luisait comme un bras de marbre. Mais Nikippé foulait à présent les asphodèles des jardins sans lumière, et...»

Peu après, il est parlé d’une daube cuite à point. Puis Duarda, dont l’autre nom est Nedjmet-Sbah (l’Etoile du soir, en arabe) fera son apparition et M. Lormier, membre de l’Institut, sera à un tournent de son histoire. Ce chapitre est intitulé « Le Visage de l’Amour »...

Adieu, je vais au Gil-Blas, retrouver F. Carco, qui s’appelle Carcopino.

Toussaint

Si cette lettre t’a fait plaisir, comme disait Pline, écris-moi promptement. Je t’enverrai, dans une prochaine missive, une étymologie, découverte dans le dictionnaire des Beaux-Arts, qui fera ton bonheur – C’est l’étymologie que je cherchais depuis des années, du mot « taule », tu sais... le mot des troupiers. Je te la donne en mille !

Toussaint

1 - Jardin des Caresses.
2 - Pour Walter Creighton.

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