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Zofloya, ou le Maure

Zofloya

[Zofloya est la] seule oeuvre valable directement issue du Moine, tant en raison de la distance que se donne l’auteur à l’égard de son modèle, qu’à cause de la puissance évocatrice des scènes transposées.1

Au milieu du XVIIIe siècle un frémissement se fait sentir en Europe. La religion est rationalisée, réformée. La perte de repères du fait de l’urbanisation naissante, l’évolution de la société et la désacralisation progressive appellent à un retour au sacré, quelle qu’en soit la forme.

Pour combler ce vide, les artistes anglais se tournent, comme il est d’usage, vers le passé. La réponse à apporter se doit de toucher les sensibilités, avoir une symbolique riche, être universellement partagée, et être porteuse de grandeur : ce sera le Moyen-Age avec ses châteaux et couvents, ses décors, ses héros, son surnaturel et ses croyances.

L’architecture d’abord : ici un pont médiéval, ailleurs un ornement de jardin figurant un caveau quand ce n’est pas, comme pour Horace Walpole, la construction de toute pièce d’un château gothique, richement orné et meublé : Strawbery Hill.

Le Gothic revival envahit la société. Les poésies de Young, Blair, Gray et des autres graveyard poets sont habitées par la mélancolie, la perte et la souffrance. Les premiers éléments du genre gothique à venir entrent en scène avec ces personnages hantés par la mort, errant de nuit dans des cimetières, perdus dans des forêts sans fin ou au bord de précipices vertigineux.

De manière tout à fait logique les ballades et contes traditionnels sont à nouveau à la mode. Le théâtre de Shakespeare n’est plus vu ou interprété tel qu’il est mais plutôt tel que ce siècle se plait à le voir. Perçu alors uniquement comme théâtre de la passion, il sert désormais de modèle, et ses prisons médiévales, tempêtes, cimetières, spectres ou autres châteaux hantés sont plus qu’il n’en faut pour nourrir les lectures et l’imaginaire des préromantiques puis des romantiques à venir.2

Entre 1760 et 1763 James Macpershon publie Ossian, série de poèmes gaéliques du troisième siècle. L’authenticité des textes est discutée mais sa popularité est immense : c’est l’une des lectures préférées de Napoléon, nombre d’écrivains anglais, français ou allemands le citent ou s’en inspirent et la peinture et la musique n’échappent pas à la mode.

La littérature vise les sentiments et les émotions. Les écrivains se délectent de démesure et d’excès, de subversion des codes, de perversion, de terreur et de chaos, en un mot du sublime.3 En décembre 1764, Horace Walpole publie anonymement Le Château d’Otrante, et la page de titre, répondant au goût de l’époque, présente l’ouvrage comme la traduction d’un manuscrit italien de 1529. Le succès est immédiat, dès la seconde édition le nom de l’auteur apparaît et, point essentiel, l’ouvrage est désormais sous-titré A Gothic Story.

Avec son Château d’Otrante, écrit en deux mois et qu’il dit avoir entamé dans un état second, au réveil d’un rêve4, Walpole pose la première pierre d’un genre nouveau. Le gothique est officiellement né. Qu’on le qualifie de roman gothique, de roman terrifiant ou, plus récemment de roman noir, qu’il soit de la plume de Walpole (Le Château d’Otrante), de Radcliffe (Les Mystères d’Udolphe), de Maturin (Melmoth) ou de Lewis (Le Moine) les ingrédients sont les mêmes : moyen-âge, spectres, cachots, nonnes sanglantes, squelettes, brigands, orphelines, chevaliers, moines pervertis, forêts obscures, souterrains, etc.

En 1806 Charlotte Dacre publie Zofloya ; or, The Moor. Il est reproché à l’auteur de n’avoir produit qu’une énième imitation du Moine, et la critique est sans appel : le Annual Review y voit un « étalage de cruauté gratuite » qu’ils n’auraient pas cru pouvoir sortir de l’esprit délicat d’une femme ; un critique du Literary Journal pense pour sa part qu’une femme qui peut concevoir de telles catineries ne peut que souffrir de troubles mentaux, et le Monthly Literary Recreations n’y voit quant à lui qu’un ouvrage quasi pornographique.

Les critiques sont unanimes et, prises dans leur ensemble, elles ont le mérite de s’entendre et d’être parfaitement objectives sur un point : il n’était en aucun cas acceptable qu’une femme puisse écrire un ouvrage de ce type. Tant le style que les personnages sont résolument trop‘masculins’ pour que Zofloya puisse décemment et raisonnablement être mieux accueilli par une société dans laquelle le statut et de la femme et de l’héroïne est parfaitement réglé. Mais la critique ne fait pas tout et son goût n’est peut-être pas celui du public. Il s’en vend sept cent cinquante exemplaires en six mois ce qui, pour l’époque, est loin d’être un échec.

Quelques imitations du roman paraissent, il est traduit en français et influence également de grands écrivains - il est en effet désormais attesté que Shelley s’est inspiré de Zofloya pour composer Zastrozzi, et St. Irvyne emprunte un certain nombre de caractéristiques au roman de Charlotte Dacre.

Anne Radclyffe’s [sic] works pleased him most, particularly The Italian, but the Rosa-Matildan school, especially a strange wild romance entitled Zofloya, or The Moor, a Monk-Lewisy production, where his Satanic majesty, as in Faust, plays the chief part, enraptured him. The two novels he afterwards wrote, entitled Zastrozzi and [St. Irvyne,] The Rosacrucian, were modelled after this ghastly production […].5

Le roman de celle qui se fait appeler Rosa Matilda, et plus encore son héroïne, Victoria, vont à l’encontre des stéréotypes littéraires de son temps. Si le roman gothique est, d’une certaine manière, le roman de la perversion et de la transgression, Zofloya y excelle en ce sens qu’elle transgresse et dépasse les codes mêmes du genre.

De par son rapport à ses désirs et à son corps (et les changements qui semblent s’y opérer : sa taille s’élargit et sa force augmente à mesure que ses exactions se multiplient), de par les jeux de pouvoir et la quête de domination sexuelle, de par le vice et le meurtre et plus encore le plaisir qu’elle y prend, Victoria se révèle être un personnage profondément non féminin, capable de rivaliser sans honte et sans difficulté avec ses homologues masculins de l’époque.

Charlotte Dacre n’offre aucune justification quant aux exactions de Victoria qui n’agit que par nature, sans aucun espoir de salut. L’intention même de l’auteur est ambiguë car alors que celle qui a choisi comme pseudonyme Rosa Matilda en référence à la démoniaque Mathilde du Moine rappelle à plusieurs reprises dans son roman les codes et manières qu’une femme de vertu se devrait de suivre, elle semble en même temps s’en amuser.

Cette absence totale d’explication ou de cause, ce néant, cette perversion naturelle et ce ‘mal pour le mal’ font dire à Swinburne que ce roman « remarquable » se rapproche de ceux de Sade :

The action of the three volumes [of Zofloya] is concerned wholly with the Misfortunes of Virtue in the person of « the innocent Lilla » (who is generally undergoing incarceration and varieties of torment through the course of her blameless but comfortless career) and the Prosperities of Vice in the person of « the fiendish Victoria » who ultimately succeeds in accomplishing the vivisection of virtue by hewing her amiable victim into more or less minute though palpating fragments.6

C’est précisément sur ce point que Zofloya ne peut en aucun cas n’être vu que comme une simple copie du Moine. Le lien entre l’oeuvre de Lewis et la sienne est évident et indiscutable, mais la comparaison semble devoir s’arrêter là. Charlotte Dacre innove en mettant en scène un basculement, une inversion du rapport de force et du pouvoir masculin féminin : avec Zofloya elle ne se contente pas de retourner le classique rapport de genre, elle crée une figure nouvelle, féminine, forte et capable naturellement de haine, de jalousie et de cruauté. Victoria n’est plus la malheureuse figure féminine des romans gothiques, elle n’est pas victime et ne subit pas les tourments imposés par les hommes. Lorsqu’elle souffre, c’est de ce qu’elle n’arrive pas à obtenir ou de ce que son tempérament ne saurait concevoir ou supporter l’attente ou l’échec. Lorsqu’elle s’adonne au vice ou au crime, ce n’est pas pour se venger d’un tortionnaire ou d’un scélérat, elle s’y adonne car telle est sa nature et plus encore, parce qu’elle y trouve du plaisir. Ce plaisir et la satisfaction de ses désirs sexuels sont ses seuls moteurs. Son besoin viscéral de pouvoir et son désir de destruction sont absolus et pour parvenir à ses fins elle est prête à mentir, intriguer, séquestrer, empoisonner ou tuer.

Zofloya unit en un faisceau assez serré plusieurs intrigues qui concourent toutes à développer en un être passionné et comme prédestiné au mal les conditions d’un recours aux puissances infernales.7

Oublions donc l’innocente victime d’un époux tortionnaire ou d’un moine perverti. La figure féminine créée par Charlotte Dacre est nouvelle et dérangeante pour son époque. Toujours selon Maurice Lévy :

Les romans gothiques féminins mettent en scène des héroïnes dont le comportement irréprochable, en toutes circonstances, répond au code moral et aux conventions sociales en vigueur : à l’exception de Zofloya.8

Zofloya, ou le Maure présente tous les ingrédients du genre : la vengeance, l’enlèvement, la séquestration, le mensonge et la corruption, la jalousie, le poison, le meurtre, Venise puis le sublime des paysagesalpins, des brigands, etc. Victoria y incarne tous les vices de ses pendants masculins du temps, mais en exposant par la même occasion un rapport au corps et aux désirs féminins qui bouleverse les codes et qui, s’il ne fallait retenir que ce seul argument, serait suffisant pour porter un regard nouveau sur cette Romance quelque peu oubliée ou dédaignée.

Les arrêts de la postérité sont parfois étranges. Comment ce roman plein d’originalité et de sombre poésie ne rencontra-t-il qu’indifférence en un temps où les plus médiocres productions du genre noir étaient assurées du succès ?9

1 - Maurice Lévy, Le Roman gothique anglais, 1764-1824, Albin Michel, 1995, p.420.
2 - Il serait vain et sans intérêt de tenter de relever ici l’ensemble des références des romantiques à Shakespeare, mais citons simplement Nodier pour qui il est « un ami que le ciel a donné aux malheureux de tous les temps et de tous les pays » (in Pensées de Shakespeare, Métoyer, 1801). « Ce génie grand comme la nature, inégal comme elle et comme elle admirable jusque dans ses monstruosités. Tout est vrai dans Shakespeare et la magie même prend sous sa plume un naturel exquis » (in article sur l’édition de Shakespeare de Guizot, paru dans La Foudre, 1821). Ou, cette même année : « On a dit : monstrueux comme Shakespeare, et ce fut longtemps la chose la plus désagréable qu’on pût dire aux jeunes auteurs qui débutaient par une extravagance, ou qui pis est, par une sottise. Nous leur en faisons notre sincère compliment » (in préface de R.C. Maturin, Bertram, ou le Château de St. Aldobrand, traduction de Taylor et Nodier, Gide, Ladvocat, 1821).
3 - « tout ce qui est propre, de quelque façon que ce soit, à exciter des idées de douleur et de danger, je veux dire, que tout ce qui est, de quelque manière que ce soit, terrible, épouvantable, ce qui ne roule que sur des objets terribles, ou ce qui agit de manière à inspirer la terreur, est une source de sublime. » Edmund Burke, Recherche philosophique sur les idées que nous avons du beau et du sublime, Paris, J. Vrin, 1990, [1757] p.80.
4 -« I waked one morning, in the beginning of last June, from a dream, of which, all I couldrecover was, that I had thought myself in an ancient castle (a very natural dream for a head filled like mine with Gothic story), and that on the uppermost bannister of a great staircase I saw a gigantic hand in armour. In the evening I sat down, and began to write, without knowing in the least what I intended to say or relate. The work grew on my hands, and I grew fond of it. » Lettre au rév. William Cole, 9 mars 1765, in Private correspondance of Horace Walpole, Rodweel and Martin, 1820, p. 21.
5 - Thomas, Medwin, The life of Percy Bysshe Shelley, London, Thomas Cautley Newby, 1847, pp.30-31 - Medwin était le cousin et voisin de Shelley.
6 - Lettre de A.C. Winburne à H.B. Forman, 22 novembre 1886, in The Swinburne letters, Yale University Press, 1963, v, p.174-175.
7 - Max Milner, Le Diable dans la littérature française, José Corti, 2007, p. 235.
8 - Maurice Lévy, op. cit. p. 447 n.
9 - Max Milner, op. cit., p.235.

Florian Balduc

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